Rock & Folk - 1969 - N°24 - Janvier
Par Stéphan B., lundi 27 août 2007 à 11:49 :: Musique :: #25 :: rss

Les trouvailles techniques qui ne manquent pas dans cet album et qui ont un peu tendance à prendre le premier plan n'en sont pas la nouveauté. Son originalité à mon avis, c'est un changement d'optique dans la musique des Beatles. Ce disque est une véritable analyse mythologique de la pop-music moderne.
En janvier 1969, j'achetais mon premier numéro de « Rock & Folk ». Il s'agissait déjà du numéro 24 de ce mensuel consacré, comme il l'indiquait de par son titre et sous son titre, au rock, au folk, à la pop music, au rhythm'n'blues, au jazz et à la chanson. Vaste programme !
Il y a une relation affective entre moi et ce numéro de R&F. J'ai eu un coup de coeur quand je l'ai acheté. Pour la première fois, je lisais des textes où on ne me prenais pas pour un abruti chevelu (un gentil "copain") qui écoute une musique de nègres qui ne chantent même pas en français ...
La couverture était jolie, reprenant une image du show « Bee Gees / Julie Driscoll » réalisé par Jean-Christophe Averty et diffusé à la télévision aux alentours de Noël 1968.
Peu avant, les Beatles venaient de nous livrer un monument : « The Beatles » alias le « Double blanc ». Quatre faces bien remplies qui n'avaient plus rien à voir avec « Sgt Pepper ». Une fois de plus, les Beatles avaient évolué. Une fois de plus, les Beatles avaient surpris.
Nous étions loin à cette époque de nous douter dans quelles douleurs les Beatles avaient accouché de ce disque et à quel point il pèserait dans le processus, déjà bien entamé, qui menait à leur séparation.
Dans ce numéro 24, Rock & Folk se penchait à sa façon sur ce disque et livrait une fort belle analyse tant sur le contenu du disque lui-même que sur ses auteurs.
J'avoue avoir été au départ quelque peu déconcerté par l'aspect un peu austère du magazine, privilégiant le texte à l'image et cherchant souvent à aller au fond des choses. Jusqu'à présent, la plupart des magazines musicaux destinés aux jeunes étaient davantage des galeries de photos accompagnées de commentaires niais et insipides. Suivez mon regard du côté de « Salut les Copains » pour ne citer que lui…
Ensuite, passé cette première impression, le sérieux des articles s'impose de lui-même. On découvre avec étonnement et bonheur des journalistes qui savent prendre position, qui savent explorer des genres musicaux parfois bien obscurs, qui osent beaucoup et qui ont le talent de faire partager leurs émotions et leurs passions.
Et dès le mois d'avril de cette même année, un autre article très pertinent sur les Beatles achèvera de me rendre inconditionnel de ce magazine, l'achetant dorénavant chaque mois et ce jusqu'au début des années '80.
Rock & Folk conservera longtemps cette suprématie « intellectuelle » sur la presse musicale française. En fait aussi longtemps que les genres musicaux qu'il traite tiendront le haut du pavé sur les radios et dans les bacs des disquaires.
L'avènement de genres musicaux comme le disco, le punk et même pire encore, le rap, que le magazine voudra à tout prix suivre pour garder ses ventes, lui fera perdre son âme et, par là, son intérêt.
All things must pass …"
Claude Nine
La chose se passe comme ça. Le disque des Beatles va sortir... L'Événement est immanquablement pré cédé d'un courant d'ensemble de mé fiance et de suspicion (Les Beatles vous savez, finalement... vingt-cinq ans ça compte... pas très bons musiciens.. Ils vont peut-être se casser la figure — sous-entendu, s'ils pouvaient se la casser, ça ferait toujours un sujet de conversation).
Puis, Mouvement n° 2. Quelques privilégiés L'entendent. Fébrilement dans l'heure G.M.T. qui suit, Ils pondent leur papier : « Merveilleux, les Beatles sont allés encore plus loin... ». C'est qu'il est trop dur de tuer les Beatles-véritable surmoi de la pop-music. Deux ou trois titres « commerciaux » (si vous voyez ce que je veux dire) traînant l'album comme une locomotive, les Beatles sont « vraiment » perçus comme étant à l'extrême pointe de la plus vachement avant-garde de la pop-music. Le processus s'est évidemment répété cette fois-ci. Dans le cadre de notre grande croisade pour l'information objective, nous insistons : Les Beatles ne sont pas l'avant-garde de la pop-music.
Question : l'ont-ils été un jour ? Deuxième question : est-ce que cette constatation implique qu'ils soient soudain devenus très, très mauvais ? « Sergeant Peppers » : on peut effectivement parler de pop music d'avant-garde. Disque historique, où les conceptions musicales des Beatles font un bond en avant. On trouvait déjà dans « Rubber soûl » (et en particulier dans le très beau « Norvegian Wood ») quelques lignes directrices de cet album, mais ces éléments épars sont ici réorganisés de telle sorte qu'ils dessinent un monde musical entièrement nouveau et que Sergeant Peppers agit finalement comme coupure. Coupure pour les Beatles, il l'est aussi pour le monde de la pop-music dans son ensemble, donnant une impulsion formidable à un courant musical d'avant-garde (et offrant à ces groupes la possibilité de s'exprimer en créant un précédent). Pour la première fois, nous avions une œuvre « complète » avec un début et une fin, c'est-à-dire par une simple succession de morceaux... Après Sergeant, on n'a plus le droit de s'appeler Beach Boys ou Monkees. ... Un temps. Moderato Cantabile...

De nouveaux groupes, jouant une nouvelle musique, ont surgi ; quelques-uns formidables musiciens (Mothers, Hen-drix) ; avec des conceptions musicales neuves (Jefferson, Doors). L'arbre de la pop-music s'est diversifié et élargi. Les Beatles sont peut-être sur une haute branche, mais il y a d'autres branches. La modernité, c'est les Mothers, c'est aussi Canned Heat. Et, pendant un an et demi, les Beatles se sont tus. Puis, ce double album. La pochette d'abord, lisse et blanche. On aurait tort de voir là simple gag ou désir de se singulariser. Dans la recherche et la sophistication qui est de règle dans la création des pochettes, qu'auraient-ils pu faire sinon un peu plus ou un peu mieux que les autres. Ils n'ont pas joué le jeu. Devant cette étendue blanche, je n'irai pas jusqu'à parler de destruction de l'œuvre, mais, dès la pochette, s'esquissent les deux directions de la Beatles Music 1968 : l'ironie et le constat d'échec.
Et cette ironie, nous la trouvons présente tout au long des trente morceaux qui composent l'album. Toutes les tendances de la pop-music sont passées en revue, et mises en boîte, plutôt gentiment d'ailleurs. Tour à tour les Beach Boys, Tyrannosaurus Rex, les Platters, Canned Heat, Bob Dylan défilent en images sonores. Le procédé est assez déchirant, quand il est le fait de ceux dont la préoccupation essentielle était jusqu'à maintenant la création musicale et non le commentaire ironique. Or il se trouve que ce commentaire est aussi de la musique. Il ne s'agit pas pour les Beatles de citer ou de plagier. Chaque chanson est un concentré du système du ou des artistes visés, un comprimé réduit à une seule chanson. Dylan aurait très bien pu écrire « Rocky Raccoon », mais les Beatles introduisent une distanciation, et une distorsion de l'univers de Dylan tel qu'il est résumé dans cette chanson, qui fait que « Rocky Raccoon » est bien une chanson des Beatles. L'invention se reporte alors surtout au niveau des textes, dans lesquels John Lennon introduit une subversion du langage tout entier de la pop-music, le déviant de son sens traditionnel, le pervertissant dans une direction à peine symbolique (« Hap-piness is a warm gun »). Les réussites sont souvent superbes et hilarantes (« Black bird », satire du « folk » américain, guitare indigente, rythme tragiquement monotone, répétition de la même phrase stupide...).

Les exceptions sont rares et sont le plus souvent le fait de George Harrison qui exprime avec complaisance sa petite philosophie bien réactionnaire (« Pig-gies » : l'humanité est sale, bête et répugnante...). Et quand les Beatles ne jettent pas ce regard déformant sur le monde qui les entoure, c'est leur propre musique qu'ils tournent en dérision, et ça n'en devient que plus intéressant : « Glass Onion », « l'm so tired », avec un peu trop de mièvrerie à la McCartney, et surtout « Révolution nu 1 ». Cette dernière chanson, à mon avis fort médiocre dans la version du 451 simple, fonctionnait comme une profession de foi d'une agressivité bien pensante. Le message (fais pas de politique, mon garçon, fais d'abord le clair dans ton esprit... etc..) est ici distordu et ridiculisé par un rythme lymphatique, copieusement agrémenté de « Choubidou oh », dans le plus pur style gominé. Subversion plus efficace à mon sens que « l'incitation à la violence » de « Street fighting man », ridi-culisation de la politique des gouvernements occidentaux à l'égard de la jeunesse et du camouflage de l'idéologie dominante en philosophie hindoue ou n'importe quoi hippie (un peu le genre : « Participez, choubidou-bidou oh ! ! ! »).
Les trouvailles techniques qui ne manquent pas dans cet album et qui ont un peu tendance à prendre le premier plan n'en sont pas la nouveauté. Son originalité à mon avis, c'est un changement d'optique dans la musique des Beatles. Ce disque est une véritable analyse mythologique de la pop-music moderne.
Ou plutôt, il serait cela. Mais « Révolution n° 9 » est là, qui remet en cause tout ce beau système. Œuvre difficile et assez unaniment honnie, considérée par beaucoup comme un « private joke ». Pourtant « n° 9 » n'est pas très loin, finalement, de Pierre Henry et d'autres compositeurs de musique moderne. Œuvre collective, véritable pièce de musique surréaliste faite de collages opposant des chants d'Église et des bruits de manifestations et de rafales de mitrailleuses, pendant que revient, comme un leitmotiv, le même motif musical monté à l'envers, ponctué par la voix froide et ironique d'un speaker. C'est très beau. Mais surtout, les Beatles touchent là à un continent musical nouveau.
Le problème se pose alors. Le public suivra-t-il les Beatles là où ils vont ? Il est probable que « n° 9 » sera copié, son idée reprise et négociée par d'autres.
Mais qu'en sera-t-il d'un disque entier avec cette musique (un peu ce qu'ont tenté ensemble John et Yoko Ono dans leur album censuré par les curés anglais et leurs antennes commerciales ?) L'album ne pouvait se terminer sur « n° 9 », les Beatles ont toujours su ménager leurs amateurs. « Good night », dérision suprême de tout ce qui précède, y compris « Révolution n° 9 » que sa proximité transforme complètement. Car après « Révolution n° 9 », il n'y avait rien d'autre à dire que « Good Night ». On s'aperçoit alors que les Beatles sont peut-être un peu plus loin qu'il était prétendu dans Rock & Folk le mois dernier. Fin d'autocritique. — PHILIPPE CONSTANTIN.

...et critique de Kurt Mohr
Back in the U.S.S.R. Dear Prudence. Glass Onion. Ob-la-di Ob-la-da. Wild honey pie. The continuing story of Bungalow Bill. While my guitar gently weeps. Happiness is a warm gun. Martha my dear. l'm so tired. Blackbird. Piggies. Rocky raccoon. Don't pass me by. Why don't we do it in the road. I will. Julia. Birthday. Yer blues. Mother nature's son. Everybody's got something to hide except me and my monkey. Sexy Sadie. Helter skelter. Long long long. Révolution I. Honey pie. Savoy truffle. Cry baby cry. Révolution 9. Good night. APPLE SMO 2.051 & 2.052 (2 x 30 cm -45,80 F).
Voici donc LE nouveau Beatles tant attendu. Pochette d'un blanc immaculé contenant (voyons-voir tout ça) : quatre très belles photos individuelles de chaque Beatle (quand donc les imbéciles cesseront-ils de ricaner chaque fois qu'ils voient l'effigie d'un Beatle? Réponse : jamais !) ; ensuite, un grand dépliant avec un fouillis de photos genre fan-club, au verso, toutes les paroles ; enfin — on y vient — les deux disques. Habitué comme on l'a été par eux, à une véritable explosion de talent, une escalade parallèle du mysticisme et des moyens techniques, la première audition laisse quelque peu perplexe. Ne serait-ce pas un peu « léger »? On réécoute, on se cherche des explications. On se raccroche à plusieurs plages fort belles, ou ravissantes, ou intrigantes, qu'on réentendra avec plaisir, pour sûr. Mais enfin, ce n'est quand même pas le grand pied, on garde sa lucidité. C'est par rapport à eux-mêmes, à leurs productions antécédentes, que les Beatles déçoivent quelque peu dans leur dernier recueil.
Les explications? C'est à dessein que les Beatles ont fait marche arrière, qu'ils en sont revenus (dans plusieurs plages) au style « rock » de leurs débuts. Qu'ils recherchent plus de simplicité, un accompagnement à la guitare sèche, évoquant le folk-song. Le délire? Mais vous êtes servi : en mini avec « Wild honey pie » et en maxi avec « Révolution number nine » (et je l'aime beaucoup, celui-là I). C'est le clin d'œil à celui-ci, le coup de chapeau à celui-là. Tout cela, c'est vrai, c'est réussi et raffiné, mais n'est-ce pas en fin de compte de la musique au second degré? L'imitation ou l'allusion n'aura jamais la force d'impact de la création véritable. Avec « Sergeant Pepper » on commençait par se défoncer, on se posait les questions ensuite. « Hey Jude », sans commentaires : quelques auditions ont suffi pour l'élever au rang d'un monument, d'un cantique. Cette fois-ci le verdict est moins net. On écoute et l'on réécoute. C'est déjà beaucoup, car des médiocrités, à ce taux-là, deviendraient vite insupportables. Avec le nouveau Beatles, c'est loin d'être le cas. Au contraire. A chaque nouvelle audition on y découvre de nouvelles astuces, de nouvelles significations. Si l'on recherche une interprétation à cette musique — et cela demeure pour moi l'un de ses principaux attraits — la compréhension des paroles revêt évidemment une importance primordiale. Sont à considérer non seulement les paroles en elles-mêmes, mais la façon dont elles sont exposées, tantôt ironique, tantôt véridique. On pourrait ainsi catégoriser les pièces de ce recueil en deux groupes : les positives (chants d'amour) et les négatives (description de la stupidité humaine sous différents aspects). L'objet de l'amour — cela me paraît assez frappant — semble être moins telle ou telle personne physique (qu'elle s'appelle Prudence, Martha ou Julia), mais bien plutôt cette abstraction qu'on nomme Vérité ou Sagesse. En effet, les rythmes violents, les sonorités criardes, les Beatles les emploient avant tout pour décrire le ridicule et le cauchemar d'une société décadente, y compris leurs propres errements. Au contraire, pour les chants d'amour (y compris celui dédié à Sexy Sadie), ils évoquent une atmosphère de sérénité, de contemplation et de bonheur. « Viens avec moi et ouvre tes yeux » disent-ils à Prudence. Ce n'est pas à ses cuisses qu'ils font allusion ! Et Sexy Sadie, « la plus désirable de toutes : qu'as-tu donc fait, tu as enfreint les règles et t'es révélée à la ronde. » Ce doux reproche ne s'adresse-t-il pas plutôt à la Vérité, qui par le truchement du LSD a voulu bousculer les étapes, créant le désarroi parmi des esprits non encore parvenus à la maturité?
Les allusions, plus ou moins voilées, fourmillent dans ce recueil et l'on perdrait sûrement son temps à vouloir assigner à toutes une signification précise. Mais le fait est là : ce disque donne lieu à la réflexion. Chacun peut l'interpréter à sa manière. J'y trouve pour ma part beaucoup de beauté, beaucoup de sagesse même. Sur un plan purement musical, il n'est peut-être pas la super bombe H qu'on avait attendue. On se rattrape par contre sur le plan spirituel.
A travers tout le monde, une partie croissante de la jeune génération est écœurée par le fiasco de l'aurorité morale au pouvoir et recherche de nouveaux prophètes, de nouveaux porte-parole. Les Beatles, eux, ont certainement leur mot à dire. Ils se feront entendre loin et pendant longtemps. — KURT MOHR.
Un livre très officiel
Admirons l'à-propos de l'éditeur qui ajoute sur la couverture du « Beatles, leur biographie officielle par Hunter Davies » : « Dans la même collection : « Sheila par Sheila », le livre le plus dans le vent de la saison ». Aïe, aïe, aie ! Où allons-nous, pauvres Français amateurs de goualantes, rengaines et autres polkas pas piquées des vers ? Oyez, oyez la légende des quatre voyous de Liverpool. Fils d'ouvriers, issus de foyers désunis, à demi-orphelins, en pleine période Teddy Boy, ils ne s'inscrivirent pas à proprement parler dans le droit chemin.
John Lennon faisait pipi dans le bureau du proviseur et injuriait tout le monde. Un cancre fier. Paul McCartney dessinait des cochonneries et rêvait à autre chose. Un cancre honteux. George Harrison ne pensait qu'à se faire remarquer et dormait en classe. Un cancre obstiné. Quant à Ringo Starr, il passa son enfance dans les maladies et apprit à lire sur le tard. Un cancre à excuses. Il n'est pas nécessaire d'être nul en classe pour devenir un grand artiste, mais les Liverpooliens furent tous des inadaptés. Incompris de leur entourage. John réagissait par la révolte active, Paul se noyait dans l'imagination, George coulait dans la passivité, Ringo se vautrait dans l'ignorance. Les premiers accents du rock'n'roll furent comme un appel aux armes. Alors il y eut Stuart Sutcliffe, dont on murmure qu'il fut le plus doué des premiers Beatles, les Quarrymen. Il mourut d'une hémorragie cérébrale, encore pleuré par sa fiancée Astrud — la petite Allemande qui leur donna l'idée de troquer leur coiffure Elvis pour des franges « à la française ». Il y eut Pete Best, le premier batteur dont ils se débarrassèrent pour des raisons extra-professionnelles — ils aimaient bien Ringo et son air malheureux. Il y eut beaucoup d'efforts pour percer, bien des déceptions, énormément de travail. Oh, nous étions loin des Monkees préfabriqués, des Bee Gees venus après coup.

La Beatlemania fut un moment de folie, le défoulement total de la jeunesse troublée sur le dos des quatre garçons. Ils n'en gardent pas un bon souvenir; aucun concert ne les a emballés ; il n'en reste qu'une suite de hurlements, de courses éperdues, de problèmes de sécurité. Ringo ne s'entendait même pas jouer.
Il fallait que cesse la Beatlemania et les tournées pour que s'épanouisse le talent et la personnalité des Beatles. Les quatre incultes auront des emballements, des passions qui peuvent faire sourire les esprits rationnels. Au travers de leurs engouements s'est cependant dessinée la recherche toujours plus poussée d'une raison d'être et de travailler : on ne peut pas dire que les idées actuelles des Beatles soient antipathiques, on ne peut pas dire que leur musique ait régressé. Au contraire. Leur dernier album explose de joliesse achevée, de raffinement acoustique, mais aussi d'ironie lucide, de saillies spirituelles. Effets savamment dosés, trouvailles bien placées, tout contribue à rendre logique, naturel, sensible ce résultat d'une montagne d'expériences. Et je me garderais de soutenir que le talent du tandem Lennon-McCartney est inférieur à celui des merveilleux auteurs de mélodies en l'Amérique des années 30 : Vincent Youmans, Jérôme Kern, Carmichael, Gershwin, Cole Porter— dont les thèmes continuent une glorieuse carrière. Je m'interrogerais aussi sur le climat sonore mis au point par les Beatles : est-il moins valable que la période « bleue » de Duke Ellington, délicieuse soupe au-delà du consommé courant ?... Cela, le livre de Hunter Davies ne le souligne pas. L'auteur a fait un travail remarquable de consciencieuse précision et, à cet égard, le livre est passionnant. Si Davies va jusqu'à décrire la manière dont travaillent les Beatles — farfelue, irrationnelle, obsédée — il s'arrête au stade du commentaire critique. Ce n'était sans doute pas dans l'objectif du livre. Quant à la traduction, moyenne au début, elle va de mal en pis au fur et à mesure du livre. Je sais bien que Davies n'a pas voulu faire d'effets de style mais, à la fin, les déclarations des Beatles (déjà parfois confuses, ils ont les idées qui se bousculent au portillon) dégénèrent en vrai galimatias. Le traducteur a dû trop fumer de hash en écoutant « A day in the life ». — PHILIPPE KŒCHLIN.
P.S. - Après vingt auditions du double album dont parle plus haut notre ami Kurt Mohr, il me semble évident qu'il n'y a aucune baisse de qualité. Au contraire.
Des propos très divers

La parution d'un recueil aussi important que celui des Beatles appelle inévitablement des commentaires. Pressés par le temps, une semaine à peine après la publication des disques, aucune des personnes interrogées n'avait encore pu l'écouter en entier. L'occasion n'en était pas moins propice pour recueillir leur opinion sur les Beatles et sur l'évolution de la pop-music en général.
MICHEL COLOMBIER, pianiste, compositeur-arrangeur et chef d'orchestre. Chez lui, confortable appartement du XVIe, piano à queue, partitions, disques, re-partitions... et coups de téléphone. Les disques, c'est vrai, ils sont là, y compris les tous derniers, l'album des Beatles, les Mothers of Invention, Janis Joplin. L'enthousiasme n'est donc pas feint, puisqu'il vient de les acheter, dès leur parution.
— Le Beatles? Je n'ai pas encore eu le temps d'écouter plus loin que la deuxième plage (« Dear Prudence »). Ella m'a beaucoup plu. Je crois qu'il y a chez les Beatles un souffle qu'on ne retrouve chez aucun autre groupe. Je ne sais pas ce que j'en penserai dans un mois, car souvent, les morceaux qui laissent la plus forte impression à la première audition finissent par lasser plus vite que d'autres. Cela tend à prouver que les Beatles ne s'abaissent pas à faire des effets faciles et que c'est à nous d'aller vers eux, d'essayer de les comprendre. Ils me donnent l'impression — peut-être que je me trompe? — qu'ils ne font jamais du disque pour en vendre, mais simplement parce qu'ils aiment ça, parce que c'est comme ça qu'ils ressentent la musique.
— Trouvez-vous que leurs arrangements sont très élaborés? Pensez-vous qu'ils doivent passer beaucoup de temps au studio pour y apporter des perfectionnements?
— A vrai dire, c'est très difficile à juger. Je puis vous dire par propre expérience qu'un arrangement effectué en une heure peut donner l'impression d'être le fruit d'un travail énorme. Par ailleurs, un arrangement fort sobre peut être le résultat de longues recherches.
— Connaissez-vous le dernier disque du Pink Floyd, « Saucerfull of secrets »?
— Non, mais j'ai vu le groupe à la télé et je ne peux pas dire que j'en raffole particulièrement. Leur musique est évidemment très bien faite, mais il me semble qu'ils sont trop systématiquement orientés vers la recherche de l'effet. Je pense que le talent véritable peut toujours arriver à s'exprimer simplement.
— Et les Mothers of Invention?
— Il est difficile de savoir où ils veulent en venir exactement. Ils sont évidemment très destructifs et s'en prennent à tous les aspects de la société, y compris peut-être à eux-mêmes. Mais ils sont très musiciens, s'aventurant dans tous les domaines de la musique, du jazz jusqu'à la recherche contemporaine. Je trouve cela très sympathique.
— Vous vous inspirez beaucoup de groupes ou d'arrangeurs?
— Cela dépend. Il est évidemment inévitable de happer çà et là quelques idées au passage. On ne crée jamais à partir de rien. Je ne pense jamais à « faire du Beatles » ou « faire du Bacharach », si c'est cela que vous entendez. Par contre, j'aime bien, avant de me mettre au travail, à me plonger dans une ambiance qui peut me donner des idées. Il y a ainsi des disques qui me font « démarrer », d'autres qui me produisent l'effet contraire. Et cela n'a souvent rien à voir avec leurs qualités intrinsèques. Tenez, par exemple, Jim Webb, qui a écrit « McArthur Park » (pour Richard Harris) : je le trouve formidable, mais il me coupe les moyens.
— Êtes-vous optimiste quant à l'avenir de la pop-music en France?
— Je pense que nous avons un retard considérable sur l'étranger, en tout cas vis-à-vis de l'Angleterre et des États-Unis. Je voudrais bien savoir le vrai chiffre de vente en France des disques des Beatles. Je me suis laissé dire à bonne source qu'ils étaient loin d'être aussi populaires chez nous qu'on veut le prétendre officiellement. Et ce ne serait guère à l'honneur de notre niveau musical. Quant à nos propres productions, je pense que les talents ne manquent pas, mais qu'ils sont trop souvent étouffés par un fonctionnariat en haut lieu. On n'ose pas allouer les crédits nécessaires, on ne veut pas prendre de risques pour des productions qui sortiraient un peu de l'ordinaire. Alors on s'en tient aux formules éprouvées.
— Quel est pour vous le plus grand talent qui s'est révélé en France, ces vingt dernières années?
— Probablement Serge Gainsbourg. Plus pour ses textes que pour sa musique. Mais Gainsbourg a vraiment apporté du neuf, un peu comme Trenet avant la guerre, il a bousculé la chanson française. Je le considère comme l'un des plus grands poètes de notre temps.

HENRI LEPROUX, le Directeur du Golf Drouot, le thermomètre de la jeunesse rock en France. Nous sommes début décembre. Henri Leproux, lui, vit déjà en été:
— Ma clientèle, voyez-vous, tout ce qu'elle me réclame en ce moment c'est le blues. Ça va être le gros truc de cet été. Les jeunes ont été rassasiés de chanteurs solistes et d'orchestres style Memphis ou Tamla. Maintenant ils viennent de découvrir autre chose, un nouveau « sound », le Canned Heat.
— Ça me reporte quelque quinze ans en arrière ! En ce temps-là je découvrais le Chicago Blues, J.-B. Hutto, Muddy Waters ; ces mélopées lancinantes, le son de l'harmonica.
— Oui, je sais que ce n'est pas nouveau. Mais les jeunes découvrent le blues par la voie de l'Angleterre. Le blues, pour eux, ce sont avant tout des Blancs : Paul Butterfield, Canned Heat, Ten Years After, John Mayall, oui et pourquoi pas? Muddy Waters. Ils ne sont pas sectaires ! Le psychédélique? C'est fini. On en a par trop abusé, il n'y avait plus d'issue. C'étaient les effets Larsen à n'en plus finir. Tenez, un autre groupe qui fait beaucoup de succès : les Nice. Ce n'est pourtant pas précisément du blues !
— Quelle différence faites-vous, ou plutôt le public du Golf Drouot, entre blues et rhythm & blues ?
— Eh bien, ce que nous avons appelé en France rhythm & blues, c'est ce qu'en Amérique on appelle couramment soul-music. Ce que les jeunes appellent maintenant blues, c'est un mélange de rock, de psychédélique et de vrai blues. En fait, il aurait fallu trouver un nouveau nom qui corresponde bien à ce « sound ».
— Et les Beatles ?
— Ils sont restés les idoles. Les jeunes achètent toujours leurs derniers disques et ils en raffolent. Il faut avouer que les Beatles sont particulièrement doués — ou faudrait-il dire bien entourés et conseillés ? De même les jeunes sont restés fidèles aux Stones, mais ceux-ci se sont moins éloignés du rock.
— Et le Pink Floyd ?
— Ils apprécient ! Ils les ont vus à la télé et m'en ont dit beaucoup de bien.
— Mais vous ne passez pourtant pas leurs disques au Golf ?
— Pas pour la danse. Mais de plus en plus, j'ai aussi une clientèle qui vient pour écouter tranquillement. Il y a une évolution qui se fait. C'est un peu comme pour le jazz.
— Dans ce cas, attention ! Il serait dommage que l'intellectualisation se fasse au détriment de la vitalité !
JACQUES DEMETRE, Spécialiste du blues (du vrai), auteur de nombreux articles et études, notamment dans Jazz Hot, Blues Unlimited, etc. Quel rapport avec les Beatles ?
— Quel rapport en effet ? Pas grand chose, bien entendu, mais faisons le point. Le seul fait que nous discutions sérieusement d'un groupe anglais comme des Beatles, il y a dix ou quinze ans, c'eût été impensable, unmôglisch ! La seule mention d'un de ces chanteurs blancs provoquait immanquablement la fuite éperdue chez tout amateur bien intentionné de blues. Aujourd'hui, il m'arrive fréquemment d'écouter des émissions comme «Pop-Club» où passent les dernières nouveautés de la pop-music et je dois dire que j'y trouve souvent beaucoup de plaisir. Tout n'est pas bon, bien entendu, mais quel progrès comparé à autrefois I II me semble indiscutable que ces jeunes chanteurs et musiciens ont apporté un élément nouveau — et valable — dans la musique. En ce qui me concerne personnellement, je ne les place pas au même niveau que les grands chanteurs de blues et de gospel ; ils n'exercent pas sur moi la même attirance. Ainsi, je n'irai pas jusqu'à collectionner leurs disques, mais c'est avec plaisir que je lles écoute à la radio quand j'en ai l'occasion. Et le dernier disque des Rolling Stones qui passe fréquemment au Pop-Club — je n'ai pas le titre en tête, c'est la reprise textuelle d'un vieux disque de Blind Boy Fuller. Bientôt on dira : quoi ? les Noirs se mettraient-ils à faire du blues maintenant ? — (Propos recueillis par KURT MOHR).


Commentaires
1. Le lundi 3 septembre 2007 à 02:41, par Pablo Fanques
2. Le mardi 11 septembre 2007 à 19:55, par uncle
3. Le vendredi 28 décembre 2007 à 13:43, par David (ysn)
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