ACTUEL dans sa toute première mouture, dont BONSOIR PARIS reproduit le N° 10, était un magazine particulièrement soigné.

Tentative française de répandre tous les aspects de la nouvelle culture qui émergeait un peu partout dans le Monde en cette fin des années ’60, ACTUEL vit le jour en octobre 1968.

Le fondateur de la revue et directeur de publication, Claude Delcloo, lui-même batteur reconnu, et le rédacteur en chef, Denys Lémery, avaient proclamé ACTUEL comme étant le « Magazine des Arts Contemporains – Pop-Music – Jazz – Musique Nouvelle – Cinéma – Arts Plastiques – Littérature ».

Bigre ! Rien que ça …

Mais le pari fut pleinement réussi.

D’un format légèrement supérieur à la moyenne des magazines de l’époque (R&F, SLC etc.), d’une présentation sobre, voire austère (on est encore très loin des ACTUEL de la seconde génération lorsque le titre fut repris par Jean-François Bizot), exclusivement en noir et blanc, ACTUEL se révèle être en effet un touche à tout de la culture, offrant à ses trop rares lecteurs des articles de fond, d’une grande qualité, souvent dus à des plumes de grand talent.

Tel, dans ce beau N° 10, l’article d’Alain Dister, plus utopique que visionnaire dans ce coup là, traitant de ce qu’il appelle « la mort des Beatles, la mort de la pop musique » quelques semaines à peine avant que Paul McCartney n’en annonce officiellement la fin, le 10 avril 1970. Ce même numéro consacre également de fort belles pages aux ballets de Maurice Béjart, à une interview de Frank Zappa, au cinéma avec Claude Chabrol ou les Damnés de Visconti, ou encore à Ravi Shankar.

Sans oublier le Jazz cher à Claude Delcloo. Le Free Jazz notamment que les amateurs de Pop Music et de Rock Progressif ont pu découvrir (mais pas forcément apprécier …) au festival BYG d’Amougies qui s’était déroulé quelques mois auparavant.

En résumé, ACTUEL, dans sa version originale, était très représentatif de cette offre culturelle libre et ouverte à toutes les formes d’art, qui émergeait à l’aube des années ’70.

Claude Nine


Avez-vous jamais envie, de temps en temps, de réécouter vos vieux disques, ces plaques un peu couinantes, grinçantes, éraillées qui firent un temps vos délices ? Par exemple les Beatles. « Vieux » disques, les Beatles ? Quatre-cinq ans ? Sept ans ? Plus ? Sept ans déjà ! Qu'a-t-il pu se passer pendant tout ce temps ?



Les cheveux ont poussé, les couleurs sont apparues, joie ! Petites nymphes sautillantes, guirlandes de laurier, flûtes de Pan. Rideau. Enlevez le décor, on démonte. Les Beatles sont morts. Individuellement peut-être, encore que la chose soit difficile à établir pour l'observateur extérieur. Leur groupe certainement. Cela s'est passé par petites étapes, tout doucement, histoire de ne pas trop éveiller l'attention quand même.

Paul le premier, qui se fait passer pour réellement mort (quand même le serait-il, quelle importance ?...) sans doute pour couler des jours heureux quelque part en Ecosse.

To be or not to be... Ringo, lui, est retourné aux rêves de gloires cinématographiques qu'il couvait depuis sa première acné.

George produit les gens qu'il aime bien,donnant un coup de main aux copains quand ça lui chante.

John, en pleine possession de son patronyme, l'utilise à travers le monde, à de grandes fins pacifistes.



Alors ? Plus de groupe « The Beatles » ? Peut-être, et c'est très bien ainsi. Il est bon que les choses changent, qu'elles roulent, se brassent et s'entrecroisent. Mais les Beatles existeront toujours. Au moins leur esprit, même s'il n'y en a plus qu'un à le représenter ou, s'ils sont des millions, cela dépend bien sûr du bout de la lorgnette que l'on prend. Ce serait une énorme tarte à la crème d'affirmer que, depuis une dizaine d'années, "the times they are a-changin';

Tous les courants qui remuent les jeunes générations — et parfois les autres — se retrouvent chez les Beatles, soit dans leurs chansons, soit dans leur vie même. Depuis le début, ils jouent le rôle de catalyseurs, de transformateurs des éléments, les rendant assimilables par la masse du public. Sans eux, les courants musicaux aussi bien d'avant-garde (sic) tels que Soft Machine ou le Pink Floyd, que traditionnels tels que tous ceux qui découlent du blues, auraient eu bien de la peine à se faire jour, à gagner un auditoire. Et cela surtout parce qu'à travers leurs personnes, les Beatles représentaient une culture, avec ses propres signes, ses apparences extérieures, son langage. Au point qu'ils étaient eux-mêmes devenus les archétypes, sur lesquels allaient se modeler des dizaines de groupes, des milliers de jeunes. Et puis l'acide vint (acide, pour acide lysergique dyéthylamide, appelé aussi LSD 25).

La culture externe polyrythmique prenait une nouvelle dimension interne. Ce fut alors la recherche d'un nouvel état, de nouveaux guides, la rencontre avec les finesses de l'Orient, la porte ouverte pour nous à tout un nouvel univers de sons, qui amenait en même temps que lui autre chose, un héritage spirituel multi-millénaire qui allait être accueilli de bien diverses façons. Peut-être n'était-ce alors là qu'un passage, que l'arrivée d'une nouvelle pensée allait permettre de remettre en question la précédente. Là encore, les Beatles jouèrent un rôle déterminant, bien que, comme ils l'avouèrent plus tard, ils firent des erreurs, dont l'une fut leur relation avec le Maharishi. Aujourd'hui, les Beatles ne sont plus en tant que groupe, mais l'es¬prit continue à travers la personne de John Lennon, par exemple. Si l'on considère en effet la composition du Plastic Ono Band, on remar¬que qu'il est un assemblage remar¬quable d'un certain nombre d'élé¬ments qui ont marqué l'évolution de la pop-culture de ces dernières années ; que ce soit Lennon lui-même, Yoko Ono (le cinéma underground), ou Eric Clapton (tous les grands groupes issus du Blues traditionnel, John Mayall, Yardbirds, Cream).



Synthèse des courants les plus marquants du monde pop, le Plastic Ono Band est aussi l'hommage rendu à quinze années de musique populaire (pas vraiment reconnue comme telle sous tous les cieux). Il est peut-être le plus « Beatles » de tous les groupes qui ont vu le jour à la suite de l'original. Pourtant, quelque chose a changé, quelque chose que les Beatles haute-époque ignoraient — ou feignaient d'ignorer — parce que ce n'était pas le moment. Une forme d'engagement politique, parfois discutable, mais dont les conséquences, qu'il est sans doute difficile d'évaluer aujourd'hui, pourraient être énormes. Depuis un an, environ, John Lennon et Yoko Ono mènent une campagne acharnée en faveur de la paix.

Cette campagne ne concernait parfois qu'eux-mêmes. Pourtant, l'idée de Lennon se défend. Il considère en effet que les mass-media actuels (journaux, radios, T.V.) étant suffisamment forts et nocifs pour répandre moult messages de violence ou d'achats de lessive, peuvent aussi bien servir à diffuser des messages de paix. C'est un peu grâce à lui que la peine de mort vient d'être abolie en Grande-Bretagne. Aujourd'hui, le mouvement pour la paix déclenché par Lennon a pris une ampleur considérable, grâce justement à ces moyens que sont les mass média. Quelle est la part active de John Lennon dans tout cela ? Ne se sert-on pas de son nom et de ses idées, certes généreuses, comme argument publicitaire d'un nouveau style pour vendre du Beatles ou promouvoir un super festival cet été à Toronto ? Il y a, derrière la belle façade, la société des Beatles, un homme, remarquable tireur de ficelles, bandit de grands chemins, financier aux multiples avatars, Allen Klein, responsable d'autre part du sort des Rolling Stones.

Pour lui, le seul im¬pératif est de vendre de la marchandise, et pour ce faire, de la revêtir de la meilleure étiquette possible. « Paix » passait par là, juste après « Révolution » qui servait déjà à la concurrence. On avait dans la maison un charmant jeune homme au nom et au visage connus qu'une jeune personne était en train de rendre un peu fou. C'était le messager idéal, l'intendance suivait. On fait imprimer X milliers d'affiches « la guerre est finie », sans omettre la signature au bas du papier. On engage deux conférenciers itinérants pour porter la bonne parole un peu partout,et on prépare tranquillement un énorme festival de la paix au Canada, vers le mois de juillet. On demande à tous les copains qui ont un grand nom de venir, en étant payés, bien sûr, c'est pour la paix : un million de dollars pour Elvis Presley, sept cent mille pour Led Zeppelin. Ah ! les beaux gestes de fraternité pacifique ! Embrassons-nous et passons la monnaie.



Quand même, le label « paix » ne se vend pas toujours aussi bien. A Berkeley, Californie, un jeune disquaire refuse de vendre le dernier Beatles qu'il juge trop cher pour sa clientèle. Il reste que, malgré l'utilisation des grandes idées pour rameuter les foules en vue de super festivals, le fait que cinq ou six cent mille personnes, au moins, se trouvent rassemblées, peut présenter des aspects positifs pour ces personnes mêmes, qui réalisent alors leur pouvoir en tant que masse, en tant que majorité. De toutes façons, cela n'aura qu'un temps, plutôt court. Le temps que des systèmes au pouvoir réalisent que les festivals de pop-music sont moins dangereux que les manifestations organisées, structurées et surveillées — ce qui aura, nous l'espérons, pour effet de ramener enfin la musique, avec les gens, dans la rue. D'où ils n'auraient jamais dû partir pour s'enfermer dans ces salles misérables où on leur permet de s'asseoir et de fermer leurs gueules sinon gare.

Au fait, je vous parlais des Beatles au début. Non ? Bon, et bien je ne m'égare pas, en dépit des apparences. Il n'y a en effet plus de Beatles, plus de pop music. Les festivals ont le souffle court. Bientôt, chacun saura jouer de la guitare comme Eric Clapton (c'est lui qui le dit) et on brûlera tous les disques. Dans un monde revenu à des structures tribales chacun jouera sa musique pour lui-même, ou avec sa tribu, et l'on se demandera comment pendant si longtemps on s'est contenté d'absorber sans pouvoir créer.

Alain Dister.