MONSIEUR a envoyé en Nouvelle-Delhi une ambassadrice de charme :
ORIANA FALLACI



Oui, je sais : le Biafra. la Tchécoslovaquie, le Vietnam... Le monde ne manque pas d'intérêt en ce moment. Et pourtant me voici installée à la Nouvelle-Delhi, pour une mission très spéciale : découvrir la vérité sur un personnage dont la planète semble s'être entichée : Sa Sainteté Maharishi Mahesti Yogui. A dire vrai, je me demande comment j'ai pu vivre jusqu'ici sans rien savoir de Sa Sainteté. Quand je pense que les Beatles ont trouvé en lui « l'unique solution à la marijuana et au LSD » avant de venir jusqu'ici pour suivre ses enseignements avec leurs épouses, leurs belles-sœurs, leurs fiancées. Quand je pense que la Hollywoodienne Mia Farrow en a fait autant lorsque sombra son mariage avec Frank Sinatra, que 250 000 personnes le vénèrent comme un messie, des Etats-Unis à la Nouvelle-Zélande, de la Scandinavie aux Philippines, du Japon au Brésil, catholiques, protestants, boudhistes, juifs, athées. Quand je pense que partout où il va, les foules se prosternent à ses pieds et que les créatures les plus désemparées trouvent le salut uniquement en écoutant l'heureuse nouvelle de sa méditation transcendantale.

Ce qu'est cette méditation transcendantale n'est pas très clair pour moi. Mais je suis justement ici pour comprendre de quoi il s'agit et découvrir cet homme extraordinaire et mystérieux. On a tant écrit sur lui, et pourtant on ne sait pas grand-chose à son sujet. Même pas son âge. D'où vient-il ? Qui est-il ? Il paraît qu'il accomplit des miracles, comme marcher sur l'eau ou provoquer la lévitation des objets les plus divers. Il vit de rien, affirme-t-on, et le seul bien matériel qu'il possède est une peau de chèvre sur laquelle il a l'habitude de s'asseoir. Je brûle d'impatience de le voir, de lui parler. Mais c'est tellement difficile.

Ses prédications l'ont mené, il y a peu de temps, d'Islande au Paraguay et en Afrique du Sud. En ce moment il se trouve bien en Inde, mais où au juste ? Il vient, paraît-il, de quitter son sanctuaire de Rishikesh, au pied de l'Himalaya où il a donné une série de cours de méditation Transcendentale. Ceux précisément que les Beatles ont suivis. De Rishikesh il doit venir ici. C'est du moins son avocat qui me l'affirme.

Je dois admettre que l'existence de cet avocat m'a beaucoup surprise. Depuis quand les saints ont-ils un avocat ? Et puis celui-ci, pour me renseigner, voulait me faire payer. Incroyable. Mais je ne veux pas m'attarder là-dessus. Lorsque j'y pense, cela provoque en moi des vibrations mauvaises, et pour comprendre la méditation transcendentale les vibrations doivent être bonnes. C'est d'ailleurs l'avocat lui-même qui me l'a expliqué : la situation de la méditation transcendantale est l'unique moyen d'éviter les maladies, les tremblements de terre, la faim, la guerre. Quel dommage, a-t-il remarqué, qu'on ne le sache pas au Biafra, en Tchécoslovaquie, au Vietnam ! Que de choses il nous reste à apprendre de l'Inde, de son antique sagesse... Décidément, ce sont les Beatles qui ont raison lorsqu'ils affirment que la vérité est ici, parmi les vaches sacrées.



LE MAITRE ECLATE DE RIRE

Je l'ai vu. A l'aéroport où l'avocat m'avait conduite. Il arrivait du Cachemire, où il avait été méditer en compagnie de trente Européens. Ceux-ci sont descendus les premiers de l'avion. Ils étaient habillés à l'indienne et tenaient à la main une fleur, symbole de la pureté retrouvée. Puis il est descendu et il a traversé comme un roi la foule qui criait : « Jai gourou deva ! Jai gourou deva », ce qui veut dire : « Gloire au divin maître ».

Le Saint est un gnome vêtu de blanc, avec une belle barbe et des cheveux qui lui tombent jusqu'aux épaules, à la hippie. Son dhoti — ce grand carré d'étoffe dont se drapent les Indiens.— est en soie transparente, si bien que lorsque le Saint passe à contre-jour, on voit son slip à travers. La barbe et les cheveux sont noirs, parsemés de quelques fils gris. Et cela me fait soupçonner que le Maharishi n'a tout de même pas cent ans comme on me l'a souvent affirmé. Et voilà que le Saint a éclaté de rire. Un rire strident, hoquetant, un rire inhumain. Et que rien, absolument rien ne justifie. Je suis allée vers lui, et je lui ai dit que j'ai traversé la moitié de la planète pour l'interviewer. Il a de nouveau éclaté de rire et m'a tendu une fleur. Puis sans rien ajouter, il s'est éloigné avec un Américain entre deux âges, que tout le monde appelait Charlie. Charlie tenait enroulée la peau de chèvre du Maître. Il l'a étendue sur la banquette-arrière d'une limousine qui attendait là et Sa Sainteté a daigné s'asseoir dessus, les jambes croisées, à la yogi. Et lorsque la voiture a démarré, le Maharishi nous a donné sa bénédiction de la portière.

Je suis perplexe, un peu déçue. Il est absolument nécessaire que je sache ce qu'est la méditation transcendantale.

UNE PREOCCUPATION : MOUMOU

Ce qu'est la méditation transcen-dentale ? Charlie me l'a expliqué, Charlie est un californien très riche — il est dans la sidérurgie — qui passe la plus grande partie de son temps à voyager avec le Maharishi. En fait, il est gouverneur mondial du Mouvement de Régénération Spirituelle dont le Maharishi est le prophète. Charlie s'occupe des finances, des contrats, etc.. Il m'a dit que la méditation transcendentale c'est l'auto-réalisation d'une expansion de la conscience. A quoi cela correspond, je n'en sais rien, mais je veux bien le croire. Il m'a également dit que cela consiste à transférer son attention des niveaux superficiels de la pensée à la source même de la pensée : mais arrive-t-on à se libérer de ses angoisses et à atteindre un état de béatitude qui exalte les capacités créatrices de l'esprit. Mais cela aussi je ne le comprends pas bien. Charlie m'a encore assuré que la méditation transcendentale n'est pas difficile : il suffit de s'asseoir, bien à l'aise, de fermer les yeux et de répéter sa propre mantra personnelle. La mantra est un mot sanscrit, un son que le maître de la méditation doit choisir pour le disciple avant qu'il médite. Mais attention : il faut le choisir avec soin, et surtout ne pas le voler à un autre. Sans quoi on risquera de perdre la raison. Supposons que le vocable adéquat soit moumou. Vous vous installez donc et répétez : moumou, moumou, moumou, jusqu'à ce que disparaissent de votre esprit toutes les pensées qui l'encombraient et que votre seule préoccupation soit moumou. Et votre esprit alors montera, montera, comme une bulle d'air, jusqu'à atteindre le niveau de la pensée pure. Pour parvenir à cet état, vingt minutes suffisent.

Le Saint était l'hôte d'un milliardaire indien, Shanti Brasard Jain. Je me suis rendue chez celui-ci avec Charlie et, dans son luxueux salon, j'ai trouvé les Européens de l'aéroport. Des Anglais, des Suédois, des Danois, des Allemands, des Américains, un architecte, un dentiste, un soprano, une veuve : chacune de ces personnes tenait la fleur habituelle à la main. On m'a fait asseoir entre un jeune homme et une jeune fille. La jeune fille portait un sari vert ; elle avait les pieds terriblement sales, au moins autant que les cheveux. Je lui ai demandé d'où elle venait et elle m'a répondu : « De nulle part ». Je lui ai demandé son nom et elle m'a répondu : « Je n'ai pas de nom ». En revanche, le jeune homme ne m'a pas caché qu'il se nommait Jerry et qu'il venait de Californie où, depuis quelques années, il était à la recherche de lui-même. Et il avait fini par se trouver dans la méditation transcendentale.

Le Marishi est entré sur ces entrefaites et tout le monde est tombé à genoux. Et puis tout le monde s'est relevé tandis que Charlie tendait sur le divan la peau de chèvre qui — je l'ai appris depuis — sert à neutraliser les vibrations mauvaises. Le Maharishi tenait dans la main une fleur de tournesol. Il a dit : « Méditez ». Alors les adeptes du Saint ont fermé les yeux et se sont mis à méditer pendant que le Maharishi arrachait les pétales de la fleur comme on effeuille une marguerite en murmurant : « Elle m'aime, un peu, beaucoup... » Lorsqu'il n'a plus eu de pétales à arracher, il a dit : « Et maintenant, ça suffit ». D'un ton que j'ai trouvé sec. Sans doute s'était-il arrêté sur « pas du tout ». Mais je crois qu'entre temps j'avais enfin compris en quoi consiste la méditation transcendantale. A faire un petit somme.



Deuxième jour.

La vie du Maharishi m'a été racontée par un professeur de parapsychologie de l'Université de Jaïpur. Elle commence, en pratique, après que le futur Saint eût obtenu à l'Université d'Alla-habad un diplôme de mathématiques et de physique. A cette époque le Maharishi voulait faire de la physique atomique, mais la physique atomique n'avait pas encore été découverte ; aussi, en attendant qu'elle le soit, il s'en alla faire un voyage dans l'allée des Saints, au pied de l'Himalaya. Célibataire, sans aucun lien, il jouissait d'une certaine liberté d'action. Il s'arrêta au sanctuaire de Jyothirpeeth où enseignait un gourou au nom impossible de Shankaracharya Swami Brahmananda Saraswati. Un des qua-tre pontifes de la religion hindoue. C'était un très bel homme et un vrai mystique encore qu'il cachât une belle liasse de billets de banque sous son matelas. Si bien qu'un jour on le trouva mort, tué d'un coup de poignard en plein cœur. Quant au magot, il avait disparu.

Lorsque se produisit cet incident, le Maharishi vivait déjà aux côtés de son gourou depuis treize ans. Sa douleur fut immense. Si immense que pour la surmonter il voulut prendre la place de Shankaracharya Swami Brahmananda Saraswati. Mais il se trouve que les autres gourous du sanctuaire ne pouvaient le souffrir et la place fut accordée à un de ses rivaux, le moine Krishnabodhashram. Les années qui suivirent furent très dures. En quittant le sanctuaire, il avait pris trois décisions :
1) adopter le surnom de Maharishi qui signifie Grand sage ;
2) renoncer à la physique atomique ;
3) se lancer dans la méditation transcendentale.

Il réussit à se faire accorder par le Gouvernement Indien un terrain de six hectares pour y faire construire un ashram, un sanctuaire. Six hectares situés sur une colline de Rishikesh, près de la frontière tibétaine, dont personne ne voulait. Ils lui furent cédés pour vingt ans, contre un loyer de 150 roupies par an, une misère. C'est à ce moment qu'entra en scène Tom Slick.

Tom Slick était un milliardaire texan qui s'est tué il y a quelques années au Canada dans un accident d'avion. Propriétaire de puits de pétrole et de lignes aériennes, il cherchait d'autres richesses, des richesses spirituelles. Il avait créé dans ce but la Mind Science Foundation, la Fondation pour la Recherche de l'Esprit, et il s'était mis en quête d'un gourou. Ayant entendu parler du Maharishi, il l'invita aux Etats-Unis. Les deux hommes se rencontrèrent à Los Angeles.

En guise de capital, le Maharishi, n'avait que sa peau de chèvre et une certaine connaissance de la langue anglaise. L'une et l'autre plurent tellement à Tom Slick que celui-ci tint à présenter aussitôt le Grand Sage indien à une autre milliardaire, Doris Duke l'une des femmes les plus riches du monde. Celle-ci était en période de crise : elle s'était aperçue qu'elle devenait de moins en moins jeune. Elle avait tout tenté, mais en vain, pour lutter contre cette maladie. Le Maharishi luf affirma que pour rester toujours jeune et belle, il avait une méthode : la méditation transcendentale. Folle de joie, Doris Duke lui remit sur le champ un chèque de 90 000 dollars. La vraie carrière du Maharishi commençait.

DES PROJETS GUERE... CATHOLIQUES
Troisième jour.


J'écris ces notes à mon retour à Delhi après un voyage à Chandigarh, capitale du Punjab, avec le Maharishi. Je viens de passer six heures de voiture, comprimée entre Charlie et le chauffeur afin que le Maharishi puisse dormir étendu sur la banquette arrière. Je suis furieuse : cette virée au Punjab ne m'a rien appris de sensationnel. Je suis venue, j'ai vu, je ne suis pas convaincue. Dans la cour du Palais du Gouvernement, une immense tente avait été tendue au-dessous de laquelle avaient été rassemblés cinq cents fonctionnaires. Sur l'estrade se tenaient des ministres, le Grand Sage et quatre moines de son sanctuaire.

Le ministre des Finances, Jagjit Singh, s'est levé. Il a annoncé que l'Etat du Punjab avait décidé d'adopter la méditation transcendentale pour lut-fer contre la corruption et la paresse. Les quatre moines étaient là pour l'enseigner et si les fonctionnaires ne se révélaient pas bons élèves, il se faisait fort, lui, de recourir à des méthodes plus énergiques. Une femme s'est évanouie de peur. Mais le Grand Sage n'a même pas daigné lui jeter un regard et il a commencé un discours : il a annoncé qu'avec la pratique de la méditation transcendentale, tout le monde deviendrait plus riche et que 80 pour cent au moins des maladies disparaîtraient, y compris les maladies infectieuses.

Ce tut une réunion assez étrange, mais ce qui devait se passer par la suite le fut davantage encore. Le ministre des Finances prit le Maharishi par le bras et lui dit : « Tu devrais faire venir au Punjab des vedettes de Hollywood ». Puis les deux hommes se mirent à parler argent. J'ai entendu leur conversation qui se déroulait en anglais. Quand ils se sont rendu compte que je les écoutais, ils se sont un peu éloignés et ont continué leur entretien dans un dialecte indien. Tout en parlant, ils se donnaient des grandes claques sur les épaules et riaient. Tout cela ne me paraissait pas très... catholique.

Je ne sais plus que penser. Quoi qu'il en soit, dans une heure nous partons pour Bénarès où une troupe cinématographique, venue tout exprès de Hollywood, est en train de tourner un film sur le Saint. Dans le rôle principal : le Maharishi.

UN GOUROU DE L'ERE SPATIALE
Bénarès, quatrième jour.


Le Maharishi ne m'a pas encore accordé l'interview que j'attends depuis quatre jours et, avec la troupe, il se comporte comme une star. A l'hôtel, il a réclamé tout un appartement et a rouspété parce que ses draps étaient en coton et pas en soie. C'est Charlie lui-même qui lui a refait son lit avec des draps de soie. Cette satisfaction obtenue, il a réclamé une coupe de fruits : raisin, abricots, ananas, et mangues de premier choix. Après quoi, il a fallu le supplier de bien vouloir aller au bord du Gange où on l'attendait pour tourner une scène. C'est qu'il ne voulait pas passer au milieu des mendiants parce qu'ils l'ennuient, au milieu des enfants parce qu'il ne peut pas les souffrir. Charlie le précédait, écartant les bras pour que personne n'effleure le Saint en répétant : « Eloignez les enfants du Maharishi ». Il est évident qu'il n'est jamais plus à l'aise qu'au milieu des riches et je me demande pourquoi il a accepté de tourner cette fameuse scène avec une bande de hippies. Peut-être parce qu'ils sont des Blancs et qu'il aime bien les Blancs. Ces hippies — onze garçons et une fille — sont américains, canadiens, suédois, anglais. Ils errent de par le monde pour « comprendre » et le producteur leur a offert cinquante roupies à chacun afin qu'ils posent au Grand Sage des questions sur la sexualité, la pauvreté, la guerre au Vietnam.

Je demande à un étudiant de la célèbre Université de Berkeley, en Californie ce qu'il pense du Saint :

— Personnellement, me répondit-il, je crois que c'est un brave homme qu'exploitent une bande de malins. Cette histoire du film par exemple. Il croit qu'il est obligé d'y participer parce qu'on lui a dit que ce sera une bonne chose pour répandre la méditation transcendentale. Et pour lui la méditation transcendentale est une affaire sérieuse, une panacée comme l'aspirine.

Alors j'ai été reprise par le doute. Le Maharishi est peut-être vraiment un saint homme. Charlie m'a répondu que c'est évident, que le Maharishi est d'ailleurs un homme sans péché. S'il profite du confort moderne, c'est parce que cela lui permet de mieux s'insérer dans le monde ; s'il voyage en avion à réaction, c'est qu'il s'adresse à une humanité pour laquelle le « jet » est une chose parfaitement banale ; et s'il tourne un film, c'est parce qu'il s'adresse ainsi à un public plus vaste.

En somme, ce n'est pas un gourou du Moyen-Age, c'est un gourou de l'ère spatiale. Sa Sainteté est d'ailleurs démontrée par des preuves indiscutables. Par le fait, par exemple, qu'il n'a pas besoin de se nourrir ; il lui suffit de manger un fruit dans la journée, ou quelques noix. Ou par le fait qu'il n'est jamais malade. Depuis qu'il est né il n'a jamais vu un médecin.



SI LE CHRIST AVAIT CONNU LES AVIONS Cinquième jour.

Le Maharishi est malade. Le médecin est chez lui. Charlie a tenté de le nier, mais quand la troupe a commencé à s'impatienter parce qu'il n'ar- rivait pas et que le producteur s'est mis à parler de rupture de contrat, de procès, Charlie a dû admettre la vérité. Il s'agit d'une bronchite aiguë avec des complications intestinales. C'était l'occasion ou jamais d'obtenir l'interview promise.

Je me suis immédiatement précipitée chez lui où je l'ai trouvé étendu entre ses draps de soie. Sa table était couverte de médicaments. Il toussait à fendre l'âme. Et puis, d'un coup tout a changé : à cause des médicaments ? ou de la méditation transcendentale ? Comment le savoir? Le fait est qu'il a appelé le valet de chambre et a commandé un dîner de sept plats. Et Charlie qui prétend qu'il mange comme un oiseau !

L'interview qu'il m'a finalement accordée, prise au magnétophone, je la retranscrit mot pour mot. Une interview entrecoupée de rires. Je ne sais décidément pas pourquoi Sa Sainteté rit tant. Je pose une question au Maharishi : il rit. Il me répond : il rit. Il rit tout le temps, pour rien, et je ne saurai jamais si c'est parce qu'il est vraiment heureux ou parce qu'il se moque de moi. Quoi qu'il en soit, j'ai eu l'impression que le Saint n'est pas dépourvu de sincérité et j'irai même jusqu'à dire d'une certaine intelligence.

— Je ne voudrais pas paraître irrespectueuse, Maharishi. Mais vous considérez-vous vous-même comme un saint homme ?

— Je n'ai jamais dit cela ; ce sont les autres qui me définissent ainsi. Je n'ai jamais prétendu non plus être sans péché parce que je ne suis pas sûr que le péché existe. C'est le christianisme qui a inventé l'idée du péché et en a fait quelque chose de capital. Ceux qui croient au péché ne m'aiment pas. Ils disent que je suis un faux moine, un menteur, un hypocrite ; ils me reprochent d'aller en avion, de descendre dans des hôtels, de fréquenter les beaux endroits, etc.. Mais si je n'y vais pas, comment ferais-je pour prêcher la méditation transcendentale ? Et comment faut-il que je voyage ? A dos de mulet ? Nous sommes dans une ère scientifique et je profite des bénéfices de la science. (Rires).

— Maharishi, encore une fois je ne voudrais pas paraître irrespectueuse. Mais le christianisme a conquis le monde sans grands hôtels et sans avions. A vrai dire, ce que l'on vous reproche, ce n'est pas cela, c'est le fait que vous exigez de l'argent.

— Si le Christ avait connu les avions, il les aurait utilisés comme moi. Et il se serait servi du cinéma, des grandes salles de spectacle, de la télévision, de la radio, des journaux. Et s'il avait eu de l'argent, son message serait parvenu beaucoup plus vite à ceux auxquels il était destiné ; il n'aurait pas été nécessaire de donner tant de gens en pâture aux lions, etc.. Bien sûr, je demande de l'argent. Si je préchais pour rien, on ne m'écouterait pas ; les gens ont besoin de payer pour croire à ce qu'ils écoutent. Et puis l'argent me sert à construire des académies, à payer mes voyages. Je serais un hypocrite si je prétendais que je ne touche pas l'argent, qu'il ne m'intéresse pas, que je n'en veux pas. J'en veux et comment. Plus on m'en donne, plus je suis content. (Rires).

— Les Beatles vous en ont donné beaucoup ?

— Ah quels braves garçons ces Beatles, quels braves garçons ! Intelligents, pratiques. Ils n'ont pas mis plus de deux jours à comprendre que la méditation transcendentale était la seule réponse à leurs problèmes. Ce sont de très grands amis. Mais mes amis les plus généreux sont les Américains. Comment aurais-je pu faire sans les Américains ! J'adore l'Amérique. Toute cette science, cette technologie, ces capitalistes, je les ai toujours adorés. On trouve un très haut potentiel intellectuel chez les capitalistes : ils sont si pleins d'initiative, d'énergie, d'imagination. Et puis ils payent si volontiers pour m'entendre exposer mon système pour devenir heureux. Ils payent dans un clin d'oeil. (Rires).

— Excusez-moi, Sainteté, mais comment faites-vous pour concilier tout cela avec votre dignité de gourou ?

— Je n'ai plus de dignité. J'ai renoncé à la dignité le jour où je suis sorti de ma grotte pour venir dans le monde : quelques films ne me rendront pas plus indigne que je ne le suis. Quand j'ai quitté Jyothirpeet, j'ai quitté la dignité. Mais c'est une affaire qui ne me préoccupe guère. La dignité pour moi consiste à convaincre le monde qu'il est nécessaire d'être heureux, que l'homme n'est pas né pour souffrir et que le sacrifice est une sottise. C'est le christianisme qui a inventé le plaisir et la souffrance et du sacrifice en racontant par exemple que Jésus est venu au monde pour être crucifié. Jésus ne voulait pas du tout être crucifié, et mourir à trentre-trois ans n'entrait pas du tout dans ses intentions. Ce furent les autres qui lui attribuèrent ces intentions là. La souffrance et le sacrifice sont des choses contre nature ; ce sont des notions qu'il faut éliminer de l'esprit de l'homme. Nous sommes nés pour être heureux. Egoïstes et heureux. Et je reconnais que j'ai le secret pour atteindre le bonheur.

— Vraiment ?

— Bien sûr : la méditation transcendentale,

— Ah, nous y voilà. Pouvez-vous m'expliquer de quoi il s'agit ?

— Voulez-vous vous inscrire à un de mes cours ?

— Non.

— Alors qu'il vous suffise de savoir que la méditation transcendentale n'est pas une religion comme beaucoup le croient. C'est un système de vie fondé sur une méthode scientifique ; il s'agit en se concentrant sur un mot, d'atteindre la naissance même de la pensée. Une fois parvenu à ce point, on est parvenu en même temps de la félicité. C'est pour cela que, sans être une religion, la méditation transcendentale remplacera les religions et dominera le monde pendant des milliers d'années, pendant plus longtemps que n'importe quelle religion que l'on a connue dans notre passé. Les religions fondées sur la foi ne peuvent pas durer longtemps parce que la foi désormais ne suffit plus à expliquer des choses ; il faut aussi la science. Vraiment vous ne voulez pas être initiée ? En trois jours...

— Merci Maharishi, Ce n'est pas par pingrerie, croyez-moi. C'est que je manque de temps. Je dois travailler. Et, autant que j'aie pu m'en rendre compte, cette méditation transcendentale est excellente pour ceux qui n'ont rien à faire. Vous ne vous vexerez pas si je la considère comme une philosophie pour les riches.

— Au contraire, je prends cela pour un compliment. Je n'aime pas la pauvreté. La pauvreté est sale. Et les pauvres sont antipathiques et laids. C'est le christianisme qui a inventé cette fable suivant laquelle les pauvres sont sympathiques et beaux. Les riches le sont beaucoup plus et c'est avec eux que je me sens le plus à l'aise. Pour méditer, il est nécessaire d'être à l'aise.

— Entre nous, Maharishi, est-ce que les pauvres peuvent méditer ?

— En théorie, oui, tout le monde peut méditer ; il n'est pas nécessaire d'être pour cela particulièrement intelligent ou cultivé. Si les pauvres se livraient à la méditation, ils deviendraient riches parce que leur potentiel intellectuel s'en trouverait accru et ils seraient alors en mesure de gagner de l'argent. En pratique cependant les pauvres sont comme des enfants : ils ne savent pas méditer. Les pauvres ne se servent pas de leur cerveau pour se sortir de la gadoue dans laquelle ils vivent, de la léthargie dans laquelle ils végètent. Ils comptent sur la générosité d'autrui. Là léthargie des pauvres correspond à une absence de pensée...

— Mais que dites-vous donc là, Sainteté !

— Ça me paraît évident ! (Rires).

— Pourquoi riez-vous, Sainteté ?

— Pour tout.

Et en disant cela, il riait, il riait, il riait...



AIR CONDITIONNE POUR LE SANCTUAIRE Sixième jour.

Je suis désormais convaincue qu'il s'agit d'un bluff colossal. Cette certitude se fonde sur des enseignements que j'ai eus entre temps. Il n'est pas vrai que les Beatles soient en excellents termes avec le Maharishi. Ringo est reparti presque aussitôt arrivé, furibond. Paul est parti au bout de deux semaines en jurant comme quatre charretiers. Quant à la sortie de Georges et John, elle a eu lieu pendant que la troupe de cinéma était là au grand complet. On a soudain entendu un grand tohu bohu et Georges et John sont apparus suivis par des hommes qui portaient leurs valises. Ils criaient comme des fous en faisant à l'adresse du Saint un geste du bras, beaucoup plus courant dans les bas quartiers de Naples que dans les hauts lieux de la pensée hindoue. Le Maharishi les suivait, trébuchant, implorant. Mais lorsque les deux jeunes gens parvinrent à la grille, ils se retournèrent pour crier au Maître :

« Tu peux aller en parler aux autres, de ta méditation transcendentale ».

J'ai accepté de me rendre à Rishi-kesh, accompagné par Devendra, l'un des moines du Maharishi. Huit heures de trajet en voiture... Le sanctuaire est une espèce de village clôturé par des fils barbelés. Tout au long de petites rues couvertes de gravier s'élèvent les pavillons réservés aux méditateurs. Eau courante, électricité, tout le confort moderne. Il y a même dans le village un bureau de postes, un restaurant, une piscine, et bien entendu, un édifice où ont lieu les cours de méditation transcendentale. Mais le plus admirable c'est la demeure du Grand Sage. Il en a fait du chemin depuis le jour où il est sorti de sa grotte ! Je puis vous assurer que sa maison enchanterait une personne aussi austère qu'Elisabeth Taylor, par exemple. Deux étages, air conditionné, tapis splendides, moquettes partout. J'ai vu la pièce où le Sage médite : lumière diffuse, encens, velours.

Je regarde cela époustouflée et je pense aux saints hommes qui n'ont en guise de lit qu'une natte étendue à même le sol et en guise de repas une poire. Décidément il est bien vrai que le confort ne lui fait pas peur.

Le Maharishi est parti. Nous l'avons accompagné à l'aéroport où l'attendaient une vingtaine de fidèles et, pendant que ceux-ci faisaient la queue pour lui baiser les pieds, j'ai réussi à découvrir son âge. Au moment où Charlie remplissait le formulaire de départ du Maharishi, j'ai pu lire sa date de naissance : janvier 1912. Ainsi il n'a que cinquante-sept ans. C'est peu pour un saint hindou, trop peu. Mais quoi, je ne vais quand même pas lui reprocher sa précocité ! Décidément je crois que mon septicisme va trop loin. Aux âmes bien nées... comme disent les Français. Il est évident que l'âme du Maharishi est de celles-là. Le succès de la méditation transcendentale en est la preuve flagrante.