"LECTURES POUR TOUS", sous titré "JE SAIS TOUT" (faut oser ...) était un mensuel pour large public, à mi-chemin entre les grands magazines d'information et la Sélection du Reader's Digest.

De bonnes signatures, de bons articles de fond, il y a effectivement de quoi lire dans ce magazine d'un assez grand format, proche de celui qu'avait Paris Match à la même époque.

Les sujets les plus variés y sont abordés et c'est assez naturellement que l'on trouve en avril 1965, un long article repris du magazine américain "Cosmopolitan" (alors encore généraliste, peu avant son virage féministe) et dû à sa journaliste Gloria Steinen, intitulé "Qu'est ce que la Beatlemanie ?".

On notera le mot "Beatlesmanie" avec un "e", éphémère néologisme équivalent au "Beatlemania" anglo-saxon.

Une fois encore, les Beatles sont présentés comme des bêtes de foire (l'auteur de l'article utilise le mot "attraction"), déchainant l'hystérie des foules sans que l'on sache très bien pourquoi étant donné que les fans en transe (évidemment) ne comprennent rien aux paroles ...

Et les poncifs habituels sont rabachés :

==> leur succès ne s'explique pas - eux-mêmes ne savent pas l'expliquer.
==> il ne durera pas - eux-mêmes n'y croient pas. L'auteur pronostique même une fin brutale du phénomène, qu'il assimile - sans rire - à l'habitude qu'avaient les Celtes de se passer le corps à la peinture bleue. Les Blue Meanies ne sont pas loin ...
==> Lennon est l'intellectuel de la bande (merci pour les autres). Il a écrit un livre, c'est dire ...
==> George Harrison est près de ses sous.
==> Paul McCartney présente bien.

La journaliste raconte sa longue quête pour obtenir une interview, son attente dans les coulisses d'un concert, puis à l'hôtel et, finalement, le bref échange qu'elle a pu obtenir avec John grâce à la complicité du photographe Bob Freeman.

Au passage, nous avons droit à l'éternelle biographie des membres du groupe et du groupe lui-même.

Et au petit jeu de la pêche aux perles, on ne manquera pas de relever que :

==> leur exhibition à Paris d'octobre 1964 n'a pas obtenu le succès escompté.
==> Ringo Starr est le type parfait du chanteur d'onomatopées.
==> il est plus facile d'interviewer le Général De Gaulle que les Beatles.
==> les filles qui assistent aux concerts des Beatles ont moins de 16ans, les cheveux raides (pas de ticket pour les frisées si j'ai bien compris ...) et sont peu douées du point de vue mental.
==> le poids moyen du fan se situe entre 48 et 63 kilos (donc je n'ai plus le droit d'être fan). Lui aussi a une intelligence un peu en dessous de la moyenne (je retrouve le droit d'être fan) mais, soyons rassuré, il est chrétien et de race blanche ... (match nul à nouveau pour moi - on collecte du lourd dans ce numéro). Ah ! J'oubliais : en plus, il possède un transistor muni d'un écouteur individuel (en cherchant bien, je dois encore avoir ça quelque part).
==> la boisson préférée des Beatles est un mélange de Coca-Cola chaud et de whisky. Dans certaines boîtes, cela doit pouvoir se trouver ...
==> un Beatles est mort d'une leucémie. Là, on a quand même une perle rare.

Bref, il y a effectivement de la lecture dans ce "LECTURES POUR TOUS" et on ne s'y ennuie pas.

Bonne découverte !!!

Claude Nine




EN Angleterre, les Beatles ont éclipsé la Reine Elizabeth. Aux Etats-Unis, ils attirent davantage de monde que le Président Johnson et Elizabeth Taylor réunis. A travers toute l'Europe et jusqu'à Hong-Kong, même s'ils ne comprennent rien aux paroles des chansons, les « teen-agers » entrent en transes dès que les Beatles apparaissent. Sans doute, leur exhibition à Paris au mois d'octobre 1964 n'a-t-elle pas connu tout le succès escompté, mais, malgré ce demi-échec, ils sont incontestablement devenus une des plus grandes attractions « in the world ».

Les spécialistes du spectacle ne sont pas d'accord sur la manière d'expliquer ce succès : relève-t-il de la psychologie, est-ce un phénomène sociologique ou simplement le résultat d'un excellent lancement commercial ? En revanche ils sont unanimes sur un point : comme toutes les vogues, du hula-hoop jusqu'à l'habitude qu'avaient prise les Celtes de se passer le corps à la peinture bleue, celle des Beatles connaîtra une fin et elle sera probablement brutale. Les recettes stupéfiantes (évaluées à ce jour à cinquante-huit millions de dollars, soit deux cent quatre-vingts millions de francs) se tariront, les grossistes se retrouveront en possession d'entrepôts bourrés de perruques invendables et quatre jeunes musiciens immensément riches, incapables de déchiffrer une partition ni d'en écrire une, n'ayant d'autre ambition que celle « de devenir plus grands que le grand Elvis Presley », atteindront soudain leur apogée sans autre perspective que le déclin.

C'est ce qui les attend, à moins qu'ils ne possèdent des talents cachés. A leur âge — le plus jeune a vingt et un ans et l'autre vingt-quatre ans — ils ne semblent pas avoir consacré beaucoup de temps à l'examen de ce problème. Mais sous le feu roulant des questions des journalistes, quelques indications ont percé. George Harrison, le plus jeune des Beatles, est en même temps le seul qui semble s'intéresser quelque peu à l'aspect financier de sa carrière. Il n'est pas impossible qu'il crée un jour sa propre maison de disques et qu'il lance d'autres formations « yé-yé ». Paul McCartney — vingt-deux ans — est celui des quatre qui présente le mieux. Il a beaucoup de personnalité lorsqu'il est sur la scène et fera probablement carrière tout seul sur les planches. Ringo Starr (il s'appelle Richard Starkey) est en même temps l'aîné des Beatles et le type parfait du chanteur d'onomatopées. Il n'a révélé aucune préférence pour quoi que ce soit si ce n'est la atterie et l'agitation spasmodique de cheveux tellement longs qu'ils lui retombent sur les yeux.

Seul John Lennon, vingt-quatre ans lui aussi, a prouvé qu'il était capable d'autre chose hors du monde des yé-yé et de l'adulation juvénile. Il a écrit un livre intitulé « In His Own Write ». C'est une très mince collection percutante, sarcastique d'anecdotes et de poèmes illustrés qui en est à sa septième édition en Amérique.

Le très respectable supplément littéraire du Times de Londres l'a fort bien accueilli, disant « qu'il méritait l'attention de quiconque redoute l'appauvrissement de la langue anglaise ». Ce qui est une manière bien britannique de souligner le nombre important de néologismes dont ce livre est truffé.

Comme ses compagnons, John Lennon avajt été considéré jusqu'alors par l'élite intellectuelle comme une sorte de phénomène hors-série. Au mieux, elle voyait en lui une personnalisation du Pop-Art. Il est devenu tout à coup une célébrité littéraire. Les journalistes ont brusquement cessé de lui demander pourquoi il portait des lunettes de soleil même à l'intérieur, s'il se coupait lui-même les cheveux ou encore s'il aimait vraiment les haricots en gelée, pour solliciter son point de vue sur l'évolution de la littérature contemporaine et les nouvelles de James Joyce. Foyle, la célèbre librairie londonienne, en a fait l'invité d'honneur d'un de ses élégants déjeuners, tandis que dans les magazines on commençait à l'appeler le « Beatle littéraire » et « l'artiste ».

L'intéressé, pendant ce temps, demeurait de glace et bien dans la tradition des Beatles. Aux journalistes il déclara qu'il ne se prenait pas le moins du monde pour un écrivain et précisa même :
— Je me contente de jeter des petites choses sur des bouts de papier.

Comme on lui demandait la nature de la contribution que lui-même en particulier et les Beatles en général pensaient apporter éventuellement à la culture contemporaine, John Lennon se contenta de répondre froidement :
— Nous n'apportons absolument aucune contribution.

Au cours du déjeuner chez Foyle déjà évoqué plus haut, John Lennon fit un discours sans précédent pour un invité d'honneur, un discours qui se limitait à cette unique phrase quelque peu énigmatique :
— Merci beaucoup ; vous avez desvisages de chanceux.

Puis il se rassit.
Comme un peu plus tard un des convives lui reprochait sévèrement de s'être montré déplaisant, il répondit :
— Donnez-moi encore quinze ans, et je pourrai peut-être faire un dis cours. Mais pas maintenant.

L'imprésario des Beatles, Brian Epstein, prit ensuite la défense de son client en des termes qui ne constituaient pas précisément un compliment : « Lennon a eu raison, écrivit-il, de refuser de faire quelque chose qui ne lui était pas familier et que de plus il aurait pu mal faire. »

MOINS DE MAL POUR INTERVIEWER LE GÉNÉRAL DE GAULLE

LES difficultés auxquelles on se heurte pour approcher les Beatles (un reporter londonien a affirmé qu'il avait eu moins de mal à interviewer le général de Gaulle), s'ajoutant à l'extrême répulsion de John Lennon lorsqu'il s'agit de parler à des inconnus, ont enveloppé ce personnage de mystère. Mais on n'en continue pas moins d'affirmer qu'il est « le Beatle qui durera », « l'intellectuel » et encore « un héros populaire qui, à l'instar de Sinatra, a conquis la célébrité grâce aux « teen-agers » et peut la conserver grâce à son talent ».

Durant leur récente tournée de trente-deux jours aux États-Unis, les Beatles ont donné des représentations dans 24 villes ; encaissé la somme record de 2 millions de dollars ; passé deux jours à se détendre dans leur premier ranch américain ; regagné New York dans un avion spécial étroitement surveillé (« comme s'il s'était agi, devait dire un journaliste, d'un mouvement de troupes en temps de guerre ou d'un transport d'or destiné à Fort Knox ») ; enfin, par un tour de passe-passe, ils étaient arrivés au Paramount Theater, de Manhattan, après avoir successivement emprunté un hélicoptère et une voiture.

Cela fait, ils se préparaient pour leur dernière apparition avant leur départ pour Londres : trente minutes en attraction-vedette d'une représentation donnée au bénéfice d'une oeuvre pour les malades mentaux et les enfants retardés. C'est là que j'allais essayer de les rencontrer.



Les billets d'entrée s'étaient vendus très cher (de cinq à cent dollars). Mais le théâtre jouait à bureaux fermés et la foule hurlante de ceux qui n'avaient pas pu se procurer de billets avait obligé la police à dresser des barrières autour du Paramount dès neuf heures du matin.

Les « fans » — des milliers de jeunes filles en larmes et très agitées — avaient complètement investi le théâtre. Ma progression au sein de cette marée était tellement lente qu'au passage il me fut possible de poser quelques questions. La plupart des filles composant cette foule étaient âgées de moins de seize ans ; elles avaient les cheveux raides et paraissaient assez peu douées du point de vue mental ; beaucoup brandissaient des pancartes manuscrites sur lesquelles on pouvait lire : « Je t'aime, Ringo », ou encore : « Si tu ne peux pas m'épouser, George, au moins regarde-moi ! » D'autres s'étaient munies de pochettes de disques ou de photographies de leur Beatle préféré afin de les faire dédicacer. (Signalons à ce propos que Feather Schwartz, ex-secrétaire d'un club américain d'admirateurs des Beatles, a découvert que l'âge moyen du « fan » s'étage de treize à seize ans, qu'il appartient à la classe moyenne, qu'il est de race blanche, chrétien, d'intelligence un peu au-dessous de la moyenne, qu'il pèse de 48 à 63 kilos, possède un transistor muni d'un écouteur individuel et que des photographies des Beatles tapissent sa chambre a coucher.)

Une fille qui avait entrepris l'escalade d'une des barrières hautes de 1 m. 50 installées par la police fit une pause pour me dire qu'elle était « sauvagement folle de John » parce qu'il était « terrible ». Une autre me confia qu'elle était « passionnément amoureuse de Ringo » et qu'elle avait économisé 25 dollars sur son argent de poche pour venir de Pennsylvanie. Des larmes coulaient le long de son visage ; elle s'était rendue aphone à force de crier son admiration au passage de chaque taxi d'où elle s'attendait à voir descendre les Beatles, ignorant que ses idoles étaient entrées au théâtre deux heures plus tôt par une porte secrète.

Je la questionnai. Sortirait-elle avec Ringo s'il le lui demandait ? Aimerait-elle l'épouser ? Elle parut déconcertée :
— Je ne crois pas, répondit-elle.
Je le connais à peine.

Lorsque enfin j'atteignis un police-man harassé, il était en train de refouler une jolie blonde qui brandissait une carte accréditive d'un journal d'étudiants du New-Jersey. La police n'attacha pas davantage d'intérêt à ma carte de presse.

— Nous avons des ordres, dit-il. Pas de journalistes.

Il me renvoya dans la foule. Une fille qui portait un appareil dentaire et dont la poitrine s'ornait d'une photo de John grandeur nature s'attendrit sur mon sort :

— Ils ont renvoyé un type qui disait appartenir au New York Times. dit-elle d'un air compassé. Dieu, ce qu'il était furieux !

POUR LE MOMENT, ILS SONT EN TRAIN DE SE CONCENTRER

Q UARANTE-CINQ minutes et plusieurs tentatives plus tard, un policier me laissa enfin atteindre l'entrée des artistes. — O.K. petite, dit-il en m'ouvrant un passage. Je pense que vous insis tez trop pour être une rescprilleuse.

Il m'avertit que j'étais, désormais, livrée à moi-même, fl ne restait plus entre moi et Miss Bess Coleman, la représentante du bureau new-yorkais des Beatles, que cinq étages d'escaliers, six policemen et trois policiers privés. Miss Bess, lorsque je l'atteignis enfin, se confondit en excuses :

— J'ai dit à tous les policiers que j'ai vus de vous laisser passer, mais il y en a tellement ! Elle m'assura que tout était prêt pour mon entre vue avec John Lennon, m'introduisit dans une pièce où je devrais attendre et me laissa avec ceux qui l'occupaient déjà : une fille blonde en bigoudis de plastique rouge, quatre hommes en costumes noirs porteurs chacun d'une valise noire également, un jeune homme aux cheveux à la Beatles et en pantalon de velours côtelé, ainsi qu'une charmante femme aux allures de surveillante en robe de cocktail.



Je me dirigeai vers la fenêtre et regardai ce qui se passait au dehors. Une ovation, comme on n'en entend que dans les matchs de football américains, monta de la foule qui se pressait cinq étages plus bas.
Vous feriez mieux de ne pas rester ici, me dit gentiment la fille blonde aux bigoudis. Ils se déchaînent lorsqu'ils voient apparaître quelqu'un, n'importe qui. La police nous a recommandé de ne pas rester derrière les fenêtres.
Le jeune homme blond aux cheveux à la Beatles — il s'agissait de Neil Aspinall, responsable des déplacements de la troupe par la route — interrompit sa conversation avec les quatre hommes en costume no.ir lorsqu'il apprit que j'espérais interviewer les Beatles. Il me lança en souriant : — Eh bien, on est très optimiste, n'est-ce pas ?

Je sortis dans le couloir à la recherche de Miss Coleman, afin d'obtenir l'assurance que je n'étais pas venue pour rien. Je découvris deux autres pièces pleines de gens qui, eux aussi, attendaient. Un téléphone sonna ; je" décrochai l'écouteur. — Veuillez dire à Paul McCartney, disait une voix, qu'il ne me connaît pas, mais que je suis très jolie et que je me trouverai dans la première cabine téléphonique passé l'Astor drugstore après le spectacle.

A ce moment, quelqu'un me tendit une tasse en carton remplie de la boisson préférée des Beatles : un mélange à parts égales de Coca-Cola chaud et de whisky. Miss Coleman revint et m'annonça que les Beatles étaient trop épuisés pour rencontrer qui que ce fût avant la représentation. Pour le moment, ils étaient en train de se concentrer.

Elle me demanda de les attendre jusqu'à ce que le spectacle soit terminé et me présenta un jeune homme frêle, en manches de chemise, nommé Derek Taylor, chef de la publicité et des relations publiques des Beatles. Ensemble, nous entrâmes dans la pièce que j'avais quittée quelques instants plus tôt et qui était maintenant vide. Miss Coleman demanda à Taylor de se retourner pendant qu'elle changerait de robe.

PERSONNE N'A JAMAIS RIEN VU DE PAREIL

Tourné vers le mur, Taylor m'expliqua que toute la troupe était épuisée par cette longue tournée. En outre, ils n'avaient pu dormir que dans l'avion spécialement affrété pour les Beatles.
— A Kansas City, dit-il, nous sommes descendus dans un hôtel. Le lendemain, on offrait au directeur 750 dollars pour un seul drap de lit des Beatles.

Il me raconta encore que, pendant les deux jours passés au ranch, les Beatles avaient fait du cheval, pèche et passé la nuit à jouer au poker. Cela n'avait rien arrangé. Bien que le ranch fût très vaste, situé en plein cœur du Missouri et entouré seulement de minuscules hameaux, les présentateurs de disque de la télévision régionale avaient parlé de la présence des Beatles. Sur le coup de minuit, le premier soir, toutes les routes menant au ranch étaient bloquées ; par voitures entières, les « teen-agers » étaient venus de Saint-Louis.
De son hôtel Neil Aspinall devait m'expliquer qu'à chaque déplacement des Beatles, il appliquait une technique spéciale basée sur son expérience. — A l'arrivée, dit-il, l'avion s'im mobilise en bout de piste ; nous fai sons appel à des voitures spéciales et à des conducteurs triés sur le volet pour gagner l'entrée des hôtels et des théâtres. Parfois, nous empruntons des tunnels. Personne n'a jamais rien vu de pareil. Malgré ces précautions, il arriva qu'un jour Ringo eut sa chemise réduite en loques.

Miss Coleman sortit en me disant :
— Vous pouvez poser à Derek n'importe quelle question au sujet des Beatles : il sait tout ce qui se peut savoir.

La fille blonde revint :
elle portait maintenant un pull collant à rayures et ses longs cheveux étaient débarrassés des bigoudis.
Elle ricana :
— Vous devriez les voir en bas. Ils tremblent tous de peur, Eydie Gorme, Steve Laurence et tous les autres pré vus au programme. Dès qu'ils entrent en scène, toute la salle scande : « Nous voulons les Beatles !» et le bruit continue tant qu'ils ne sont pas partis.

Taylor en profita pour me confier que cette jeune personne s'appelait Jackie De Shanon. Chanteuse « yé-yé », elle faisait partie de la tournée des Beatles.
— Je suis habitué à ces scènes de folie, poursuivit-elle. Dans une ville, les policiers n'ont pas voulu croire que j'étais à l'affiche. Je n'ai jamais pu entrer dans le théâtre !

Je demandai ce qu'il y avait de vrai derrière certaines rumeurs selon lesquelles les Beatles envisageraient de « jouer les Greta Garbo », c'est-à-dire de ramasser leur argent, de couper leurs cheveux et d'essayer de mener une vie normale.
Taylor répondit que le public exerçait sur eux une pression extraordinaire afin qu'ils continuent.

— Ils représentent une grande entreprise, précisa-t-il. Brian Epstein, leur imprésario, a demandé un jour que l'on cesse de lui verser de l'argent, car il ne pouvait plus s'en occuper. Ils aiment l'argent et n'ont jamais prétendu ne pas l'aimer. Cette vie impossible ne les a changés que sur un seul point : ils sont devenus plus méfiants. Mais ils n'ont pas perdu leur sens de l'humour. Je crois qu'ils le conserveront jusqu'à la fin.
— Le groupe n'a pas de chef, mais c'est John qui a le plus d'autorité, enchaîne Tavlor. Les autres l'écoutent toujours. C'est Lennon qui a inventé le nom des « Beatles ». C'est lui qui le premier a accepté Epstein comme imprésario (il touche 25 %) et a signé le contrat avec lui. C'est encore Lennon — un peu par réaction contre les questions hostiles que leur posaient les gens au sujet de leur musique et un peu par honnêteté — qui fit la réputation de réalisme et d'insolence des Beatles lorsqu'il répondit à un reporter :

— Nous nous moquons de vous, nous nous moquons de nous, nous nous moquons de tout. Nous ne pre nons rien au sérieux, à l'exception de l'argent.

Tout en parlant avec les autres membres de la suite des Beatles (tandis que d'autres artistes de music-hall essayaient en vain d'intéresser les « fans » qui s'agitaient hystérique-ment dans la salle), je découvris que chacun avait un bon mot de John Lennon à répéter. L'année dernière, lorsque les Beatles parurent devant la Reine à l'occasion du Gala royal des variétés, c'est Lennon qui lança cette apostrophe dont on a beaucoup parlé depuis :
— Les spectateurs des places les moins chères, soyez assez gentils pour applaudir. Les autres se contenteront de faire cliqueter leurs bijoux.

A une dame d'âge mur qui, au cours de la soirée donnée après la présentation de leur film, lui assurait qu'il était « tout simplement charmant », il répondit froidement : « Je ne pourrais pas en dire autant de vous, poupée. »

JOHN : NI DIEU NI HOMME

A l'heure de l'entrée en scène des "Beatles" est venue. Chacun s'entasse dans le couloir, le regard braqué vers la pièce dans laquelle les Beatles s'étaient enfermés seuls pour se « concentrer ». Paul McCartney sort le premier ; avec son visage aux traits doux, il paraît aussi innocent qu'un enfant de cheeur. George Harri-son et Ringo Starr lui emboîtent le pas en devisant gaiement. John Lennon les suit en marchant rapidement ; avec ses lunettes noires, il affiche ce visage impénétrable qui a incité un journaliste londonien à écrire : « Il a ce souci qui faisait la qualité de ces peintres aristocrates de la Renaissance de ne paraître ni un dieu ni un homme. »

Derrière Lennon viennent trois filles, deux brunes et une blonde. Elles ne doivent guère avoir plus de vingt ans si même elles les ont. McCartney fait un signe de tête dans leur direction, tandis qu'il prend place dans l'ascenseur et glisse à quelqu'un de sa suite :
— Maintenant, tu surveilles les « poupées », n'est-ce pas ?

Je me tourne vers Derek Taylor pour faire remarquer que, tout compte fait, les Beatles n'ont pas tellement l'air de sortir d'une séance de concentration, mais l'intéressé se répand déjà en excuses :



— Voyez-vous, dit-il, avec eux, il faut beaucoup de patience. Si seule ment vous veniez à la réunion tout à l'heure à l'hôtel, je suis sûr que John accepterait de vous parler.

Un policeman s'inquiète de savoir ce que nous faisons-là, mais Taylor exhibe un laissez-passer et nous pénétrons dans l'ascenseur.
— Vous serez d'autant plus assurée de les approcher, ajoute Taylor d'un air entendu, que vous vous tiendrez près des « poupées ».

L'entourage des Beatles fait cercle autour de nous, et j'en profite pour poser quelques questions aux trois jeunes filles.
Travaillent-elles pour les Beatles ou cherchent-elles à les interviewer ? Elles répondent qu'elles sont simplement des amies.
— Nous avons rencontré les Beatles à une conférence de presse à Phila delphie, d'où nous venons, dit la jolie blonde.

Les deux autres portent des tailleurs de laine et des jupes-culottes assez courtes. Toutes trois paraissent sortir en droite ligne des pages d'un magazine de mode pour jeunes gens. L'une d'elles est armée d'un peigne et d'une brosse à cheveux qu'elle passe aux deux autres après s'en être servi.

DANS L'OMBRE DE LA SALLE, TOUT PRÈS DE LA SCÈNE...

Les sanglots, des cris et des hurlements perçants (« Je suis là, Ringo ! ») noient tout, sauf, de temps à autre, un roulement de batterie. Debout sur les bras de leur fauteuil, dans un équilibre précaire, les filles se penchent au balcon. Derrière moi, une femme tient son enfant de six ans sur ses épaules et quatre filles se tenant par le bras sautent en cadence tout en criant.

Taylor qui est tout près de moi me touche le bras chaque fois que le chœur des hurlements va atteindre son point culminant :
— Vous pouvez deviner le moment, commente-t-il calmement, c'est tou jours lorsque l'un des Beatles agite sa chevelure ou brandit sa guitare.

— Que signifient ces étranges éclairs de lumière bleue dans la salle ? Font-ils partie du jeu d'éclairage ?

— Non. Ce sont les flashes de tous ceux qui prennent des photographies.

Trois grosses filles, pauvrement habillées, sanglotent et murmurent des noms en se pressant contre nous. Une quatrième, au nez démesuré, agite une banderole sur laquelle on lit : « Géorgie, tu es mon rêve. »

— Parfois, dit Taylor en souriant, nous sélectionnons quelques filles et les faisons entrer afin de leur faire obtenir des autographes. Il arrive que ce soient de jolies filles comme celles- là, précise-t-il avec un mouvement du menton vers les « poupées » tournées vers la scène. Mais, généralement, je choisis des filles qui portent un appa reil dentaire ou qui ont de l'acné. Rencontrer les Beatles leur fait du bien. Ensuite, elles impressionneront leurs amies.

Ringo agite sa chevelure et les rugissements redoublent. Paul sourit, il paraît heureux. John lève sa guitare, suscitant d'autres cris ; mais il chante sans sourire : « C'est parce que lorsqu'il chante, il vous donne son âme », a déjà expliqué à ce sujet Neil Aspinall à un journaliste.

Nous sommes tellement serrés que nous ne pouvons même plus remuer nos bras collés au corps. Mais, soudain, un passage s'ouvre comme par magie : la silhouette mince et élégante de Brian Epstein — ce garçon de trente ans qui est derrière le succès des Beatles — s'avance, laissant derrière lui un sillage parfumé d'after-shave. La fille à la banderole a été refoulée hors du chemin :

— Je n'aime pas les Anglais ! hurle-t-elle en recommençant à trépigner.

LA CARRIÈRE D'UN ENFANT DE LIVERPOOL

Les Beatles devaient repartir pour L Londres le lendemain matin. Leur proche départ ajouté au fait que plusieurs hôtels de Manhattan avaient refusé de les héberger les avait forcés à se rabattre sur le Riviera Motor Inn, à l'aéroport Kennedy. Les chambres y sont petites, à peine suffisantes pour contenir un bureau, des lits jumeaux et un appareil de télévision. Mais tout un étage a été retenu et les policiers gardent les couloirs. La nôtre est encombrée de cartons de Coca-Cola, de whisky et de sandwiches auxquels s'ajoutent deux photographes, les « poupées », une grande fille qui suit les Beatles depuis San Francisco, plusieurs journalistes attachés à leur tournée, une charmante hôtesse de l'air qui porte une tenue très décolletée et joue le rôle de maîtresse de maison, enfin, de temps à autre, Ned Aspinall et De-reck Taylor.



La porte en est verrouillée. Elle ne s'ouvre que pour laisser entrer Taylor, Aspinall, d'autres jeunes gens et des boissons. A trois heures du matin, je n'ai toujours pas vu un Beatle, mais j'ai passé plusieurs heures à questionner eur entourage et appris ainsi quelques détails au sujet de la vie de Lennon.

Comme les autres Beatles, il est né à Liverpool pendant la guerre (en 1940) sous les bombes ; son père avait abandonné sa mère, alors que le petit John marchait sur ses trois ans. A dix ans, l'enfant choisit de vivre avec sa tante, mais il rend de fréquentes visites à sa mère ; c'est elle qui lui apprend à jouer de la guitare. Elle se remarie, mais trouve la mort dans un accident de la route, alors que John atteint ses quatorze ans.

— Son enfance a été celle d'un enfant déraciné, et très pauvre, a raconté un de ses amis.

Tout ce que John accepte de dire, c'est qu'elle a été calme, très calme et, parfois aussi, terriblement compliquée . Sa tante le pousse vers l'Université, mais il est très fasciné par la musique des Bill Huley, Little Richard, Johnny Ray, Tenessee Ernie Ford, Frankie Laine et, par-dessus tout, Elvis Presley ; les disques de ce dernier étaient les préférés de sa mère. Il passe quelques mois au Li-verpool Collège of Arts ; à cette époque, il a élu domicile dans un taudis dont un jour il brûle les meubles pour se chauffer et travaille à certaines des illustrations qui figureront dans son livre. Mais le plus clair résultat de ses études semble être sa femme Cynthia dont il fait la connaissance alors qu'il est encore étudiant. Pendant son adolescence, il continue de jouer de la guitare sans toutefois compter sur cet instrument pour gagner sa vie. Il n'envisage rien de particulier lorsqu'il commence à jouer avec différentes formations de jeunes parmi lesquelles les Beatles. Ceux-ci n'avaient pas encore recruté Ringo qui ne viendra que relativement tard dans le groupe. John Lennon compose quelques airs avec Paul. Déjà, ils usent tous les deux d'un procédé qu'ils n'ont jamais abandonné depuis : ils se sifflent l'un à l'autre des motifs musicaux, afin de les fixer dans leur mémoire. John s'estime heureux lorsque cela leur rapporte de quoi payer les Coca-Cola et les cigarettes. Il passe à « La Caverne », un ancien entrepôt à légumes réaménagé.

— La fumée des cigarettes était si épaisse là-dedans, se souvient un habitué de Liverpool, qu'un soir, croyant à un sinistre, les pompiers y firent irruption avec leurs lances.

C'est à cette époque que John Lennon prend l'habitude — qu'il a conservée depuis — de se parler et de plaisanter avec lui-même tout en jouant. Ce style convenait parfaitement à Paul, George et l'autre Beatle d'alors qui est mort de leucémie avant que la formation ait pris son essor.

— Cette mort a eu un profond effet sur John, dit un de ses amis. Elle l'a durci dans son indifférence et dans son envie de n'en faire qu'à sa tête.

ENFIN, JE RENCONTRE JOHN LENNON

Lorsque Epstein découvre les Beatles, ils jouent encore à la soirée pour se faire un peu d'argent dans des boîtes du genre « Là Caverne ».

— C'est ainsi que je vois les choses, m'explique un photographe. Deux d'entre nous, qui sont assez âgés pour que leurs souvenirs remontent aux années qui ont précédé la deuxième guerre mondiale, peuvent simuler l'indifférence. Mais nous avons quand même du sentiment et sommes plus ou moins idéalistes. Ces garçons ont,passé de si mauvais mo ments dans les ruines et sous les bombes qu'ils ne croient pas aux ins titutions. Ce n'est pas qu'ils se dres sent contre l'autorité. Simplement, l'autorité ne signifie rien à leurs yeux. Ils sont nés insensibles.

Derek Taylor fait remarquer que, contrairement aux adeptes du rock and roll des années cinquante.

les Beatles n'ont jamais suscité de violence. Lennon demeure insensible devant l'autorité établie, mais sa façon de voir les choses est saine et pragmatique.

— Lorsque j'en aurai assez, a-t-il raisonné un jour, je me contenterai de ramasser mon argent et de partir.

Tout le monde tombe d'accord sur un point : Lennon est certainement le plus doué ; ce sera probablement celui des Beatles qui réussira même après le déclin de la formation. Epstein l'a, du reste, écrit dans sa biographie : « Sans les Beatles et sans le rôle joué par Epstein, John serait de toute manière sorti du rang et serait devenu quelqu'un. »

— Il est brouillon, surenchérit Tay lor, mais c'est un écrivain-né. Il aime la musique des mots. Il est original.

La porte de la chambre voisine s'ouvre. Bien qu'il n'ait guère fermé l'œil depuis cinq jours, Taylor semble toujours dominer son propre état d'épuisement pour résoudre les problèmes des autres. Il m'appelle discrètement et me fait entrer dans l'autre chambre. Il est quatre heures du matin. J'aperçois John Lennon, Ringo, le chanteur américain Bob Dylan et son manager, la grande fille de San Francisco, le photographe Bob Freeman et un journaliste barbu que je ne connais pas. Tous sont aux prises avec la fatigue d'une part et, d'autre part, avec un conflit au centre duquel se trouve ' Brian Epstein. Je crois comprendre que Taylor a rapporté aux Beatles qu'Epstein avait refusé de laisser monter les trois « poupées » dans la voiture, à la fin de la représentation. Du coup, Epstein est furieux après Taylor.

Lennon me reçoit calmement :
— Ah ! oui, fait-il. Je suis au cou rant de cet article.

Et il continue négligemment à conseiller Taylor sur la façon de s'y prendre avec Epstein.
— C'est un type bien, dit-il. Mais il ne comprend pas que les gens puissent avoir envie de rire.

La conversation s'éteint.

Je pose des questions : John Lennon accepterait-il de me recevoir seule pour une interview ?
— Non, maintenant je n'ai rien à dire. Mes amis et les autres articles vous diront tout, tranche-t-il.

Sa voix est musicale, mais le visage reste impavide derrière ses lunettes noires.
De nouveau, le silence tombe. La grande fille se penche vers Lennon et lui dit que sa peau paraît de nouveau marbrée.

— Je sais, dit-il. Ce sont les nerfs.

Il paraît embarrassé.

MALGRÉ TOUT, LA GLACE EST ROMPUE

Le téléphone sonne plusieurs fois, mais personne ne répond. Je saisis l'écouteur. Une princesse Mary-quelque-chose appelle d'une cabine téléphonique. Peut-elle parler à un des Beatles ? Je demande à Lennon si il aimerait parler à une princesse.



— Non, dit-il.

Je raccroche.

Taylor revient d'une conférence qu'il a eue avec Aspinall pour savoir si, oui ou non, il doit abandonner ses fonctions de chef de publicité et redevenir journaliste. (Les Beatles sont bien, dit Taylor, mais leur vie est insupportable.) Il demande à Lennon s'il peut dire un mot à Paul en faveur de sa petite amie de Philadelphie à laquelle il n'a même pas dit au revoir.

— Elle est plutôt contrariée, plaide Taylor. Après tout, Paul a fait toute une histoire à son propos et, maintenant, il refuse même de lui faire ses adieux.
— Ecoute, dit Lennon patiemment, Paul, c'est Paul, et rien ne le changera.

Ringo, en chemise de soie pourpre à petits losanges, s'agite lourdement dans son fauteuil :
— Toujours à se faire du souci pour les autres, maugrée-t-il.

Le téléphone sonne de nouveau. La prétendue princesse téléphone maintenant de chez elle. Elle déclare qu'elle est en réalité une amie des « Animais » (formation rivale), qu'elle espère beaucoup d'une conversation avec les Beatles et qu'elle désire les inviter dans un hôtel à la mode.
— Non, dit Lennon, raccrochez.
— Ne touchez pas au téléphone, intervient le journaliste barbu. Vous ne pourriez pas répondre à tous les appels. Vous deviendriez folle.

Il est cinq heures du matin. Je dis à Lennon : « Je comprends combien vous devez être fatigué de répondre à des questions. »

Puis je fais mine de m'en aller. Lennon paraît surpris.
— Ecoutez, dit gentiment le pho tographe Bob Freman avec un signe de tête dans ma direction. Cette jour naliste est bien. C'est vraiment, véri tablement une amie.

L'effet de ces paroles sur Lennon est tout aussi magique qu'un O.K. de la Maffia. Il sourit pour la première fois et me demande de rester.
— Mais c'est une journaliste ! proteste Ringo froidement.
— Voyez-vous, coupe Taylor à mi-voix, ils ont été tellement exploités qu'il leur est difficile de faire confidence à qui que ce soit.

La glace néanmoins est rompue. Questions et réponses vont se succéder sur un rythme rapide.
— Ecrivez-vous un nouveau livre ?
— J'aimerais, répond John, mais je ne peux pas m'y mettre. Je me contente de jeter deux choses sur le papier et d'en bourrer mes poches jusqu'à ce que j'en aie assez.
— Avez-vous été influencé par les auteurs auxquels on vous compare ?
— J'ai bien envie de lire Joyce dont ils parlent tellement, mais je n'ai jamais pu. Ces intellectuels qui disent que je suis comme lui me font bien rire. J'ai, cependant, lu quelques nouvelles de Salinger. Et aussi « Alice au Pays des Merveilles ».

Nous évoquons le second film des Beatles, dont le tournage doit commencer incessamment.
— Je n'écrirai pas le scénario, explique John Lennon. Je ne saurais pas comment m'y prendre.

Il ajoute qu'il vit maintenant dans la banlieue de Londres avec sa femme et leur tout jeune fils. Il a Une Rolls-Royce.
— Quelle impression cela vous fait-il ?
— Formidable !

Il aime l'Amérique, mais pas la Nouvelle-Zélande. Il est exact qu'il ait improvisé une partie des dialogues du film « Quatre Garçons dans le Vent », y compris cette conversation entre un Britannique « croulant » et un Beatles :
— J'ai fait la guerre pour des gars comme vous, dit le croulant.
— Et vous n'avez pas honte ? rétorque l'autre.

Il n'a pas l'intention de se retirer aussi longtemps que l'argent continuera de rentrer, à moins que la vie ne devienne insupportable.
— Que pensez-vous de ces rumeurs selon lesquelles les « teen-agers » britanniques se sont tournés vers d'autres formations depuis que les Beatles ont été acceptés par la « bonne société » ?
— Ça nous est égal. Nous continuerons à être ce que nous sommes.

John Lennon ne cache pas son enthousiasme pour d'autres formations comme les « Rolling Stones » et les « Animais ». Je lui demande :
— Combien d'argent avez-vous gagné ?
— Un tas !
— Le succès vous a-t-il changé ?
— Oui, il m'a fait plus riche.
— Aspirez-vous à changer socialement ?
— Non. Je suis de Liverpool.
— Aimeriez-vous devenir écri vain ?
— Je ne sais pas. Je pense que oui. J'écris ce que je pense, lorsque je pense.
— Avez-vous été surpris que la critique ait accueilli favorablement votre premier livre ?
— Oui. J'aime ces choses diablement intellectuelles qu'ils disent, mais de toute manière j'aurais continué à écrire.
— Que ferez-vous lorsqu'il n'y aura plus de Beatles ?
— Ça, c'est la question que chacun nous pose, mais je vous dis ceci : je sais que cela ne durera pas. J'économise de l'argent. Il y a un certain nombre de choses que je veux faire.

Je remercie Taylor. Celui-ci a finalement décidé de quitter les Beatles et de redevenir journaliste. Il parait soulagé d'avoir pris cette décision et, pour la première fois depuis que je l'ai rencontré, il a l'air joyeux. Je remercie Lennon qui semble ennuyé et lui dis :
— J'espère que vous êtes aussi sin cère que vous le paraissez.

Je prends congé des trois « poupées » qui attendent toujours dans la pièce voisine. Deux d'entre elles sont allongées en travers du lit, tandis que la troisième se met du rimmel. Elles m'adressent des sourires de Joconde. Un policeman à demi endormi, me souhaite bonne nuit. Dehors, l'aube se lève, mais quatre jeunes filles attendent encore patiemment, assises sur le bord du trottoir. Elles m'assaillent de questions :
— Avez-vous vu les Beatles ? Leur avez-vous parlé ?

Je réponds que oui. L'une d'elles, dans un imperméable trop court pour sa taille, sort une photo des Beatles :
— Ici, dit-elle. Signez-moi ça !!!»

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