3 heures du matin. Dans le froid de l'aube, trois garçons, Paul, George et John, quittent la Caverne, une boîte d'aspect minable de Liverpool. Ils ont une guitare sous le bras. Soudain John s'arrête : "Oh, les gars, je vous prédis que dans trois ans il faudra treize cars de policemen pour nous protéger de la foule hurlante quand nous sortirons d'un spectacle". Tous trois éclatent de rire ; cela paraît dément. Seuls les fans de Liverpool y croyaient, aux Beat-Boys. Ils y croyaient d'ailleurs dur comme fer. Trois ans plus tard, la prophétie de John s'était réalisée. Les Beat-Boys étaient devenus les Beatles, en recrutant au passage Ringo. Et puis, il n'y a plus qu'à laisser parler les chiffres : 150 millions de disques vendus, 6 milliards de revenus par an, des centaines d'évanouissements, des dizaines de policemen écrasés, des millions de lettres de fans, folles, folles... Cela dure depuis trois ans... Et puis la bombe éclate. Les Beatles vont se séparer ! L'association la plus fantastique de musique "pop" serait sur le point d'éclater, comme la plus vulgaire des sociétés. Et cela au moment où leurs disques se vendent mieux que jamais, où leurs films continuent de faire des "malheurs", où ils tiennent aisément tête à d'autres groupes nés après eux ! Alors que se passe-t-il ? Les quatre Beatles ont-ils perdu la tête? Et d'abord qu'y a-t-il de vrai dans tous ces bruits? La vérité, la voici et c'est George Harrison qui nous la raconte lui-même. — "Nous sommes à un carrefour, c'est un fait. Nous ne voulons plus faire de tournées régulières en Angleterre et à l'étranger, car elles ne nous font plus faire de progrès". Voilà le grand mot lâché : progrès. Si les Beatles ont tenu contre vents et marées, s'ils sont restés le groupe le plus en pointe, c'est qu'ils ont toujours recherché du nouveau. Sans cesse, ils sont à l'affût de nouveaux "sounds". Par exemple, ils ont osé utiliser le "sitar" traditionnellement réservé aux mélopées indiennes. Dans Yellow Submarine, ils ont obtenu des effets "sous-marins", grâce à leur connaissance approfondie des possibilités offertes par la chambre d'écho !



Nous sommes à la recherche d'un nouvel horizon, continue George. Mais il n'est pas question de nous séparer. Nous venons de sortir un nouveau disque ensemble. Nous projetons aussi un troisième film, mais nous l'avons retardé deux fois, car nous n'étions pas satisfaits des 300 scénarios qu'on nous proposait. Nous avons pris tout notre temps pour réfléchir, mais n'est-ce pas notre droit ? Après tout, pendant quatre ans, nous avons fait ce que le public attendait de nous. Maintenant, nous allons faire ce que nous avons envie de faire. A une condition, c'est que cela nous fasse progresser. Tout ce que nous avons fait jusqu'ici, c'était zéro (has been rubbish !). Le public peut penser le contraire, mais nous ne nous faisons aucune illusion. Pas question de se séparer, nous allons continuer à enregistrer. Quant aux tournées, il n'y a guère de chances pour que nous en fassions beaucoup, car nous n'aurons pas trop de toute notre énergie pour notre prochain film. Sans quoi, nous referions un second « Help ». Mais une offre des U. S. A., 500 millions d'anciens francs pour deux galas au mois de juillet, est bien tentante ! ...

On n'ignore plus rien des Beatles ...

Le fait que pendant plusieurs mois, nous nous soyons séparés est un enrichissement. Chacun de nous fait des expériences dont les autres peuvent bénéficier. Et puis, si par malheur nous nous séparions, c'est en tant que groupe. Nous resterions toujours de bons copains. L'argent n'est pas en cause. Bien sûr, nous pourrions nous dispenser de travailler si nous le voulions. En réalité, il y a tellement d'intérêts en jeu (nous sommes cotés en Bourse de Londres comme tu le sais), qu'il serait bien difficile de nous séparer. Nous sommes enchaînés par notre succès même ! ... On n'ignore plus rien des Beatles... au moins en ce qui concerne la couleur de leurs chaussettes, leurs poids, leurs tics, la longueur de leurs cheveux, leurs artistes préférés, leurs plats favoris, sans compter le nombre de leurs fans écrasés... Mais les Beatles ne sont pas les écervelés que l'on peut croire ; supérieurement organisés, au point de vue commercial, grâce à leur imprésario Brian Epstein, ce sont des gentlemen, aux idées bien arrêtées. Ils ont répondu aux questions que leur ont envoyées des lecteurs de « Formidable ».

George HARRISON.
Le plus jeune ! Né le 25 février 1943 à Liverpool, il a des yeux noisette et des cheveux bruns. Il joue de la guitare solo. Depuis le mois de janvier 1966, il est marié à une ravissante cover-girl blonde, Pattie Boyd, qui avait été convoquée pour faire de la figuration dans le premier film des Beatles « A hard day's night ». Il eut un coup de foudre... supplémentaire pour cet étrange instrument qu'est le « sitar » et il a passé ses vacances aux Indes, aux côtés de Ravi Shankar, le plus grand spécialiste de cet instrument.

Comment travaillez-vous ?
En général, ce sont John et Paul qui nous donnent un projet, une ébauche de la chanson. Alors, je mets au point la ligne mélodique et Ringo commence déjà à préparer ses gimmicks à la batterie. Une chose est certaine, il n'y a pas de jalousie entre nous. Je suis aussi fier de ces chansons que Paul et John, sinon plus. Ringo et moi, nous leur avons laissé la responsabilité de la composition. Leur production est peut-être inégale, mais ce qu'ils font est meilleur que ce que font les autres... Alors !... Certaines personnes disent que nous sommes les prisonniers de notre célébrité. Oui et non. Il nous est impossible de faire du lèche-vitrines, de nous balader dans un supermarché, de flâner le nez au vent dans une rue, d'aller dans n'importe quel restaurant. En Angleterre, du moins, cela se traduirait par une émeute. En ce sens, nous sommes des prisonniers. Mais si nous ne pouvons marcher, il nous reste la voiture. Nous nous rabattons, le soir, sur des clubs privés, où les clients ne nous considèrent pas comme des bêtes curieuses. Et puis, nous avons notre vie de famille. Les fans attendent à la porte !...



On dit que vous ne vous intéressez qu'à vous...
C'est faux, archifaux, nous ne sommes pas des cosmonautes enfermés dans des capsules. Nous nous intéressons à ce qui se passe dans le monde. Moi, je lis les journaux, tout comme l'homme de la rue... Nous nous inquiétons de la guerre au Vietnam. Il est stupide de prétendre que nous sommes indifférents à la guerre. Nous détestons la guerre. Nous sommes des hommes, des citoyens, comme les autres, pas seulement des gratteurs de guitare.

John LENNON.
Né le 9 octobre 1940 à Liverpool, il a des cheveux et des yeux bruns. C'est lui qui tient la guitare rythme ; il avoue élégamment qu'il est myope comme une taupe et qu'il n'aperçoit pas les gens au-delà des premiers fauteuils. Il a commis une... grave infidélité à l'égard des Beatles en tournant en Espagne un film délirant : « Comment j'ai gagné la guerre », et où il porte d'épaisses lunettes. Il est marié à une femme charmante, Cynthia.

On dit que c'est toi le «chef» du groupe, qu'en est-il exactement?
Plus exactement, on dit que Paul et moi nous sommes les « leaders », ceux qui prennent les décisions et que George et Ringo, les malheureux, n'ont qu'à s'incliner. Mais je peux t'assurer que le groupe des Beatles est un bon exemple de démocratie, bien que nous soyons des fidèles sujets de Sa Majesté la Reine. Quand nous avons une décision à prendre, je dis mon point de vue, mais bien souvent, ce n'est pas le mien qui l'emporte et je m'incline.

On dit parfois de toi et des Beatles en général que vous êtes grossiers, impolis.
Ce sont des racontars de journalistes que nous n'avons pas voulu recevoir, ou qui ont été grossiers eux-mêmes envers nous. Alors ils racontent n'importe quoi. Si on faisait le compte des idioties qui ont été écrites à notre sujet, on n'en finirait jamais. Nous ne sommes plus des gamins. J'ai une femme et un enfant, Ringo aussi. Nous appartenons au monde des adultes. Nous ne tenons pas à nous faire passer pour des gosses. Nous menons une vie affolante où la concurrence est très dure et, arrivés où nous en sommes, nous ne pouvons plus nous permettre de déchoir. Alors, qu'on nous pardonne des boutades, des mises en boîte. C'est notre façon à nous d'échapper au monde bizarre où nous sommes enfermés. Et puis, l'humour britannique, ça existe encore, non ?



RINGO.
Il a été le dernier à se joindre aux Beatles. II est fantastique à la batterie, et pour savoir à quel degré les Beatles chauffent une salle, il suffit de regarder sa tignasse au bout de deux minutes, elle lui danse joyeusement sur l'œil. Il est le seul Beatle à avoir un pseudonyme (il s'appelle Starkey), le seul Beatle à avoir les yeux bleus. Il adore les bagues (d'où son nom de Ringo, dérivé de ring : bague). En 1965, il a ajouté une dernière bague... lorsqu'il s'est marié à Maureen Cox. Il a un petit garçon qui s'appelle Zak.

As-tu l'intention de devenir un acteur ?
On essaie de toutes les manières de faire de moi un acteur. Franchement, je n'ai pas beaucoup de confiance en moi. Je ne crois pas que je serai jamais un grand batteur. Je suis un batteur honorable, du moins pour le groupe. Mais, pardessus tout, j'aime ce que je fais. Si notre troisième film tarde de trop, j'envisage de tourner dans un des multiples films que l'on propose chaque jour à Brian Epstein.

Qu'est-ce que ton mariage a changé dans ta vie de Beatle ?
Les trois autres ont accueilli Maureen, ma femme, les bras ouverts. Naturellement, ma vie a changé depuis mon mariage. Quand on est marié, une femme vous attend chez vous. Alors, moi, chaque fois que je le peux, je rentre le plus tôt possible. J'aime Maureen. Le foyer, c'est quelque chose de merveilleux. Quand je vivais avec mes parents, je trouvais déjà que la vie de famille était merveilleuse. Je n'ai rien d'un aventurier. La vie de famille est si profondément enracinée en moi que je répugne maintenant à la quitter. Parfois, j'en ai par-dessus la tête de la vie de dingue que nous menons. Des trains, des avions, des voitures. J'envie tous ceux qui ont un boulot régulier et qui peuvent apprécier la douceur d'un foyer. Quand je suis loin de Maureen, je me sens perdu. Mais quand elle est auprès de moi, je suis le plus heureux des hommes. Je sais que cela ne se marque pas sur mon visage. Les gens disent toujours : « Ce qu'il a l'air malheureux ce gars-là. » Mais, croyez-moi, c'est archifaux, je suis le plus heureux des hommes.

Comment vois-tu ton avenir de Beatle ?
Mon avenir ? Je n'y pense jamais. Ça ne m'intéresse pas. Je m'intéresse trop au présent pour cela. Je sais que je suis riche, très riche, mais, je le dis franchement, cela ne me semble pas essentiel. Il y a quelques années, je croyais que richesse était synonyme d'égoïsme. Je ne le crois plus maintenant, depuis que j'ai rencontré l'homme le plus riche du monde, Jean-Paul Getty, le roi du pétrole. C'est une drôle d'histoire. Un jour, je reçois un coup de fil d'un de mes amis, me demandant si je voulais dîner avec M. Getty. On m'avait prévenu : c'est un homme qui ne rit jamais. Eh bien ! ce fut fantastique : il a été si simple, si heureux, si gentil. Je n'en croyais pas mes yeux. Il me dit qu'il aimait les Beatles. «J'aime ce que vous représentez, a-t-il ajouté. Vous êtes riche parce que vous avez fait quelque chose de nouveau et moi j'aime tous ceux qui font quelque chose de nouveau. »



Paul McCARTNEY.
Né le 18 juin 1942, à Liverpool, il est donc le plus jeune de la bande après George. Il est gaucher, spécialiste de la guitare basse et il est à l'origine de la plupart des succès des Beatles. Paul a fait la connaissance de George au Liverpool Institute, où ils étaient tous les deux élèves. Depuis, ils ne se sont guère quittés. Ils ont même inventé une langue « Beatle » qui leur permet d'échanger des idées sans que personne y comprenne goutte ! Il est fiancé à Jane Asher, la sœur de Peter Asher (plus connue par son prénom dans le duo « Peter and Gordon »).

Est-ce que les Beatles ont changé depuis leurs débuts ?
S'ils ont changé ? Grand Dieu, oui. Je ne parle pas de la fameuse décoration que la Reine nous a remise. Je crois que le changement se trouve à l'intérieur de nous, dans nos goûts. Nous essayons toujours de découvrir du neuf. George, par exemple, passe son temps à écouter de la musique indienne. Il a séjourné plusieurs semaines en Inde pour apprendre à jouer du « sitar ». Il en est de même pour nous tous. Je voudrais maintenant écrire toute la musique d'un film. Je voudrais aussi lire beaucoup plus. Cela me désespère de savoir que des milliers de livres paraissent chaque année, et que je n'en lis qu'une vingtaine.

D'après vous, qu'est-ce que les Beatles ont apporté d'original ?
Je ne sais pas.. Nous avons essayé de faire des chansons, les meilleures possible. En tout cas, nous avons atteint un résultat : Amener les gens, les jeunes de tous les pays à mieux se connaître, à mieux s'aimer. Tout ce qui contribue à abattre des barrières, à rapprocher les gens les uns des autres, voilà ce qui est important. On a parlé d'explosion anglaise... L'Angleterre est devenue le pays pilote de la musique et du style jeune, non seulement aux U. S. A., mais encore dans le monde entier. Pourquoi cela ? Parce que les Anglais ont fait un petit effort de plus que les autres pour trouver du neuf. Nous avons bouleversé l'idée qu'on se faisait des Anglais. Des types à chapeau melon, froids, glacés. Ah ! on peut dire que l'Angleterre a été secouée... Mais rien n'est jamais fini. On s'encroûte vite. Par exemple, il y a des gens qui disent : « Moi je n'aime pas le rythm and blues... » Ces gens-là sont fichus, car ils ne s'ouvrent plus à aucune influence nouvelle. C'est pour cela que nous, les Beatles, nous sommes obligés d'aller de l'avant, d'inventer du neuf, toujours du neuf.

JAMES RICHARD



Sous une pochette très pop-art, due au talent de David Christian, et sous le titre « Vieux mais en or » se cachent seize titres qui ont valu aux Beatles seize disques d'or. Cette anthologie groupe donc leurs plus gros « tubes », depuis « From me to you > à « Yellow submarine » en passant par "Can't buy me love" et "Michelle". Ces chansons que l'on a plaisir à réécouter montrent, combien le succès de Paul, John, George et Ringo repose avant tout sur un talent incontestable et une imagination créatrice sans précédent dans l'histoire de la chanson populaire. Cet album preuve aussi, s'il faut encore le prouver, que les Beatles sont le groupe le plus doué et le plus original de l'année 1967, comme ils furent le premier groupe en 1963, 1964, 1965 et 1966. Un album à ne pas manquer.