De nos jours, parler de la musique n'est pas chose facile.
Il y a un siècle, il suffisait de s'y connaître et d'avoir une belle plume. Pour comprendre la musique de WAGNER, il fallait s'enquérir de ses goûts, de ses passions, de ses aventures sentimentales. Avait-il de l'argent, n'en avait-il pas ? Etait-il un séducteur ou un mari fidèle ? Avait-il visité Rome ou la Grèce ? Etait-il ami ou ennemi de SCHOEPENHAUER. Telles étaient les questions qu'on se posait AVANT d'étudier son œuvre.

Maintenant, il en est tout autrement. Ce n'est plus l'individu, mais la société que l'on interroge. Le critique musical ne peut plus rester seul dans sa tour d'ivoire, c'est dans la rue, au contact de la foule qu'il trouvera les réponses à ses questions.



Avez-vous vu « Blow-Up » ? sinon faites-le, et vous en saurez plus long sur la musique Yéyé qu'en feuilletant toutes les revues musicales. Le renouveau de l'Angleterre, les BEATLES, les ROLLING-STONES, les TROOG, les ANIMALS, etc., on en parle beaucoup, peut-être de trop, sans vraiment nous éclairer sur la signification de ce phénomène. Mais ce qu'il s'en dégage c'est le lien entre la musique culturelle et ce renouveau anglais, cette espèce de nouvelle moralité, de nouveau comportement de la « New Génération ».



Qui est-elle donc cette signification ? un des meilleurs gages me semble précisément Antonioni, qui après avoir méticuleusement étudié la société anglaise, a résumé ses conclusions dans « Blow-Up », le film ayant obtenu le Prix à Cannes. Si la musique actuelle est bien la manifestation de la jeunesse de notre époque, elle est avant tout, par conséquent, une coupure avec ce qur l'a précédée. C'est une révolte contre !e conformiste tranquille de papa. Fini, la petite vie bourgeoise, donc plus de chanson à l'eau de rose. La douceur, le bonheur, qui en parle chez les jeunes ? Mais la violence n'est-elle pas aussi dans les rythmes brutaux, les guitares électriques. Mais cela va plus loin. La musique n'est pas un avertissement anodin, une culture de salon, c'est une manière de s'exprimer, une manière de vivre. Ce qui me frappe, c'est l'importance de la musique pour les jeunes, il s'agit bien d'un art populaire; il suffit d'aller à GREENWICH VILLAGE pour s'en persuader. On y voit des types jouant de l'harmonica pour leur plaisir, entourés d'un public fervent, qui n'est pas seulement spectateur, mais acteur. Mais aussi, ce qui apparaît, c'est que le musicien n'est plus perçu en tant que tel, mais en tant que symbole social, c'est-à-dire ce que l'on voit : c'est quatre types aux longs cheveux jouant de la guitare, mais les jeunes, eux ne voient pas cela, ils voient la violence, la révolte, la drogue, la liberté sur tous les plans. Mais il n'y a pas que cet aspect extrême, il y a le fait que la petite secrétaire, le jeune tourneur des environs de Londres se sent concerné et participe à cette forme de culture. Mais le fait le plus important et celui qui semble le plus encourageant est que cette forme de musique a abattu les barrières sociales. Les admirateurs des ROLLING STONES et de JAMES BROWN se recrutent dans tous les milieux, de l'ouvrier au polytechnicien, en passant par l'homme politique ( nous savons que M. Valéry Giscard d'Estaing est un amateur de cette sorte de musique).



Alors il se pose une question, très pertinente : Pourquoi ce renouveau s'est-il exprimé grâce, et par la musique Yéyé ? Voilà une belle question ; et oui ; pourquoi par la musique, plutôt que par la littérature ou la peinture ? J'avoue qu'il ne m'est apparue longtemps aucune réponse, et que maintenant que j'y vois un peu plus clair, il y a encore beaucoup de points qui restent dans l'ombre, mais après tout ce n'est pas dans l'ombre que se joue la meilleure musique Yéyé ? En tout cas, voici le peu de clarté que je suis à même de vous révéler. Pourquoi pas la littérature ? Parce que la littérature a encore un côté social : en effet, elle varie selon que vous aurez votre certificat d'étude ou que vous êtes professeur. « Paris-Jour » et « Le Monde » n'ont pas les mêmes lecteurs, et puis la lecture est une activité individuelle, il n'y a en présence que l'auteur et son lecteur.

Les choses deviennent plus difficiles quand on aborde la peinture et les arts graphiques; car ne s'agit-il pas de ce qu'il y a de plus spontané, de plus direct que la peinture ? Il ne s'agit que de voir, mais le gros public se désintéresse de la peinture, et quand il s'y intéresse ce n'est pas en toute pureté, avec un regard d'enfant, mais en essayant de comprendre, en cherchant une signification, alors qu'il ne s'agit que de voir des formes et des couleurs. Il ne s'agit pas d'un art brut, spontané, pur, mais d'un art où la culture émerge, d'un art social où le niveau d« culture, d'instruction établit des barrières infranchissables.

Heureusement, il n'en est pas de même avec la musique, sous sa forme actuelle et populaire. En effet, nous l'avons déjà dit, c'est un art qui rallie toutes les couches sociales. C'est un art direct et spontané. C'est aussi un des rares domaines où un jeune de 20 ans peut s'imposer, être une célébrité et devenir ainsi le modèle de toute une génération. Cette musique fait l'école buissonnière. Elle a quitté les bancs des écoles et perdu son aspect culturel, ce qu'elle a perdu en profondeur, en finesse, elle l'a gagné en spontanéité, en sensibilité. Aussi ma conclusion sera d'accueillir la musique Yéyé avec compréhension, d'en voir l'intérêt qui se situe sur un plan tout autre que la musique traditionnelle. C'est une nouvelle génération qui nous propose sa musique. Acceptons-la avec un esprit tout aussi neuf.