Salut les Copains - 1967 - N°61 - Août
Par Stéphan B., dimanche 4 juillet 2010 à 09:34 :: Musique :: #73 :: rss

Mais le comble du raffinement semble avoir été atteint avec la sortie de leur dernier album « Sergent Pepper's lonely hearts club band » qui élève la musique de variétés vers un niveau peut-être jamais atteint auparavant. Une des explications les plus simples de ce changement d'orientation de la « musique Beatles » réside dans le fait qu'ils ne sont plus soumis aujourd'hui à des contigences commerciales
Le 19 octobre 1967 John Lennon aura vingt-sept ans, un simple détail qui explique en fait beaucoup de choses. Les Beatles ne sont plus les quatre jeunes garçons de Liverpool qui faisaient découvrir Bo Diddley ou Chuck Berry aux jeunes Anglais qui venaient, les écouter des nuits entières à la « Caverne ». Aujourd'hui trois sont mariés, deux pères de famille. Chacun est à la tête d'une importante fortune. Ils sont tous plusieurs fois milliardaires en livres sterling. Ils possèdent de magnifiques maisons à la campagne et une bonne douzaine de voitures dont des Rolls Royce, des Ferrari et des Aston Martin de toutes couleurs. Leur avant-dernier 45 tours 'Strawberry fields forever », « Penny Lane ») par la complexité des mélodies et des arrangements, était un pas de plus vers la recherche de la perfection musicale qui semble être leur véritable but.
D'ailleurs, bon nombre de critiques musicaux s'étaient déjà inquiétés à l'époque. Ils trouvaient ces deux titres trop « difficiles » pour le gros public, ce qui, entre parenthèses n'avait en rien freiné la course de ce disque vers les sommets du hit-parade britannique. Mais le comble du raffinement semble avoir été atteint avec la sortie de leur dernier album « Sergent Pepper's lonely hearts club band » qui élève la musique de variétés vers un niveau peut-être jamais atteint auparavant. Une des explications les plus simples de ce changement d'orientation de la « musique Beatles » réside dans le fait qu'ils ne sont plus soumis aujourd'hui à des contigences commerciales. S'ils font encore des disques, c'est simplement parce qu'ils sont passionnés par leur travail mais certainement pas par désir de gagner encore plus d'argent. Un exemple très significatif, c'est la comparaison de ces deux chiffres : en 1963, l'enregistrement du premier 33 tours des Beatles s'était fait en douze heures. En 1967, l'enregistrement de « Sgt Pepper's lonely yearts club band », commencé en octobre 1966 se termina en avril 1967.
Six mois de dur travail et de recherches ! Comme me l'avait dit récemment Brian Epstein leur manager : — En fait je pense qu'on ne devrait même plus les appeler les Beatles et surtout plus les considérer comme un groupe. Ils ne jouent plus en public. Ils ne se voient réellement qu'au cours des séances d'enregistrement qui les rassemblent pour quelques heures, puis chacun repart de son côté jusqu'à la séance suivante. Des quatre, c'est indiscutablement John Lennon le plus complexe et le plus brillant. Curieux et averti autant de littérature, de peinture que de philosophie, il lit abondamment de Bertrand Russel à Marcel Proust en passant par Alen Ginsberg (le chef de file des écrivains beatniks américains). Il a écrit déjà deux livres de poésies très hermétiques. Des gens méchants affirment même qu'il est le seul à les comprendre. Ce sont « In his own write » et « A spaniard in the works », tous deux illustrés par lui-même avec beaucoup d'humour. Sa participation en tant qu'acteur dans le film de Richard Lester « Comment j'ai gagné la guerre » a démontré qu'il pouvait être lui-même, sans le concours de ses trois camarades, une vedette à part entière. Ses projets sont aussi nombreux que variés : une prochaine exposition de ses peintures, la construction d'une nouvelle résidence à la Jamaïque et pour bientôt une comédie musicale.
Sa magnifique maison de Weybridge est un véritable palais baroque. Outre une gigantesque piscine chauffée encadrée de mosaïques signées John Lennon, on peut y trouver une salle de cinéma privée de quarante places avec plus de cinq cents films (en majorité des films d'action). On y découvre aussi une salle de billard (auquel il ne joue- jamais) et une magnifique « nursery » remplie de jouets et d'animaux en peluche qu'il a ramenés de ses voyages aux quatre coins du monde pour son fils Julian. Mais la pièce la plus curieuse c'est encore sa cuisine, véritable usine électronique remplie de manettes et de boutons sur lesquels il compose son repas, comme dans un snack. John continue à être avec Paul le créateur régulier de leur matériel musical. En vertu d'un accord, chacun compose de son côté un certain nombre de chansons, mais ils les signent toujours ensemble. John en général est le parolier. J'ai eu l'occasion de le voir écrire un texte de chanson. C'est assez curieux. Cela se passe généralement dans le studio cinq minutes avant l'enregistrement. Il s'isole dans un coin avec un bout de papier et un crayon, puis revient au bout de quelques instants avec le thème général. Au cours de la séance, à partir de ce moment, c'est quasiment l'improvisation. On m'a dit aussi qu'il composait très souvent dans sa Rolls au cours du trajet entre Weybridge et Chappel Street à Londres où se trouvent lés studios d'E.M.I.
Sa nouvelle Rolls Royce résume à elle seule tout le personnage de John, curieux mélange de gentillesse, de cynisme et d'extravagance. Entièrement peinte à la main sur ses indications, elle provoque à chacune de ses sorties des embouteillages monstrueux. A l'intérieur (recouvert de cuir noir) on trouve un bar, une chaîne stéréophonique, une télévision et un téléphone. Paul a aujourd'hui vingt-quatre ans. Ir reste le seul célibataire du groupe bien qu'on puisse le voir sortir toujours autant en la compagnie de sa fiancée, la jeune comédienne Jane Asher. Il reste également le seul qui habite encore à Londres même. Il vit dans une petite maison, tout près de Regent's park, continuellement gardée par des dizaines de fans. Il a dû faire blinder toutes ses fenêtres qui étaient continuellement brisées par les messages et les cadeaux lestés de pierres que lui envoyaient ses admiratrices.
Paul est également le seul que l'on puisse voir dans les endroits à la mode, dans les réceptions et les discothèques, discutant de ses sujets favoris : la peinture et le football ! Son expérience de compositeur de musique de film a été concluante, li a écrit la musique d'une production anglo-américaine ; « The Family way ». Cette expérience lui a ouvert de nouveaux horizons. Enfin, en toute dernière nouvelle, comme vous avez pu le constater sur la couverture de ce numéro de « S.LC. », Paul n'a plus de moustache George vient d'avoir également vingt-quatre ans. Il est toujours passionné par tout ce qui touche de près ou de loin à l'Extrême-Orient. Sa magnifique maison d'Esher ressemble de plus en plus à un musée d'art oriental riche de mille pièces. Tout avait débuté il y a deux ans lorsqu'il commençait à s'intéresser à Ravi Shankar (le grand maître hindou du sitar). George partit avec sa femme Patty à Bombay pour le rencontrer et passa deux mois à ses côtés, apprenant à jouer du sitar et à découvrir et à comprendre la philosophie et le mode de vie de l'Inde. George est le plus pantouflard des Beatles. Il ne quitte pratiquement pas sa maison où viennent lui rendre visite ses amis tels Donovan et Géorgie Famé.
Ringo a vingt-six ans. Il est le seul Beatle qui soit resté semblable à lui-même et à ce que les Beatles ont été. C'est le plus transparent et le moins complexe des quatre. Il avoue sans aucune honte qu'il n'a contribué en rien à la progression musicale et à révolution des Beatles. Pendant que les autres poursuivent leurs expériences intellectuelles extramusicales, Ringo collectionne des vieilles épées et des arquebuses, achète des films d'horreur et de science fiction et rassemble tous les éléments au « musée Beatles » qu'il a commencé à monter. Sa maison de style Tudor, situé aussi à Weybridge, au pied de la colline où John a installé la sienne, est certainement la plus belle et la plus importante des quatre. Ringo est un fanatique de télévision. Il a arrangé une pièce spéciale dans laquelle il peut suivre les trois chaînes principales de la télé anglaise à la fois. Il possède également un circuit privé de télévision, avec des récepteurs dans toutes les pièces. Le « palais » de Ringo est le lieu de rendez-vous favori des Beatles. Ils s'y réunissent lorsqu'ils doivent prendre une décision importante. Mais le bâtiment le plus curieux de sa maison, c'est certainement la cabane qu'il a construite lui-même, dans son jardin, au sommet d'un arbre et à laquelle il accède par une échelle de corde.
Comme il le déclare :
— J'ai réalisé là un de mes rêves d'enfant. Lorsque j'ai envie de me reposer je monte dans mon arbre et je tire à moi l'échelle... De toute façon, que tous les fans des Beatles se rassurent. Nos amis n'ont pas l'intention de s'arrêter en si bon chemin. Ils viennent (l'enregistrer un nouveau 45 tours « Love is ail you need » (qu'ils interprétèrent pour la Mondovision en juin dernier) et vont commencer en septembre le tournage de leur troisième film « Real life » sous la direction du metteur en scène de « Blow up », Michelangelo Antonioni. Lorsque j'avais écouté leur dernier 33 tours en leur compagnie, j'avais demandé à Paul s'il n'avait pas peur de perdre des milliers de fans en s'éloignant de plus en plus de la musique de variétés.
Il me répondit avec une certaine innocence d'où l'ironie britannique n'était pas exclue :
— Evidemment, je pense que nous allons perdre un certain nombre de supporters, attachés à un style musical favorable à la danse, mais on nous avait dit la même chose à Liverpool lorsque nous avions abandonné nos blousons de cuir pour des costumes...


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